- Préparer le thé quand Jean-Michel rentre du travail, et le boire en sa compagnie en regardant le soleil se coucher.
- Métamorphoser les potimarrons en soupes onctueuses, même s'ils sont durs à trancher et que j'ai le défaut de ne pas mettre assez d'eau dans ma marmite.
- Prendre le temps de finir la Panthère des neiges de Sylvain Tesson où lorsqu'il dépeint l'art de l'affût et le miracle de l'apparition des bêtes, je vois une analogie avec la manière dont je guette l'arrivée soudaine des écureuils, des oiseaux.
- Remplir mes toiles de lin d'autres points de croix qui, les uns à côté des autres, racontent les heures de patience des petites filles modèles d'autrefois qui brodaient ces marquoirs immenses. Et mes heures de patience d'aujourd'hui, malgré ma vision brumeuse, cataractée par la fée cortisone.
- Terminer le roman fleuve d'Elizabeth Gaskell, Femmes et filles que j'adore comme toutes les lectures recommandées par Françoise Hardy.
- Commencer à griffonner l'agenda de l'année nouvelle dont le chiffre me fait penser à la note d'excellence 20/20.
- Étudier de nouvelles partitions de François Pernel, les mémoriser du bout des doigts. Rejouer d'anciens morceaux fossilisés dans ma mémoire et ressusciter des émotions musicales toujours aussi intenses.
- Voir les fleurs bulbeuses plantées cet automne fleurir le jardin au printemps.
- Être une mère attentionnée pour Madeleine quand elle se fera enlever les dents de sagesse et chaque fois qu'elle aura besoin de moi. Être une compagne de tous les instants pour Jean-Michel.
- Dialoguer avec les anges, chanter des psaumes mystiques, reconnaître les petits signes du ciel, invisibles aux autres. Croire en un Dieu cosmique.
- Écouter, conseiller, consoler, écrire, partager, pardonner, aimer.
- M'émerveiller, m'émouvoir, contempler la beauté.
- Apprendre, progresser, évoluer, vieillir.
- Vivre !
Pour toutes ces raisons (petites occupations du quotidien ou désirs profonds), je suis peur, révolte, colère parce qu'il n'y a pas de nouveau traitement pour stopper l'évolution ascensionnelle de ma maladie. J'ai fait le tour des thérapies actuelles délivrées en France. Les médecins n'ont rien trouvé à me proposer à part une nouvelle association de chimios (dont une déjà prise en 2018) qui peut se révéler efficace, une piste ténue comme un filet d'eau de source. Avec la possibilité extrême de passer mes cellules au karcher de plus lourdes chimios, comme avant mes deux autogreffes.
Je suis prête à tout, même à croire aux miracles. Celui de la science, du ciel ou de mon propre corps. Car malgré le pic monoclonal qui grimpe, je ne me suis jamais sentie aussi vivante. Je n'arrive pas me faire à l'idée que ma fin est peut-être proche. Je fais confiance à ce ressenti personnel.
Comme un animal blessé se soigne en son terrier, je vais probablement me retrancher dans la sérénité de ma maison, tout à mon objectif de rémission et serai peu présente pour mes amis. Mais certains articles, pour le moment encore en jachère, viendront sans doute fleurir ces pages.
L'écriture reste plus que jamais pour moi, une nécessité vitale...



