Illustration Edmond Dulac
Alors ils reconnurent que c'était une vraie princesse puisque, à travers les vingt matelas et les vingt édredons en plumes d'eider, elle avait senti le petit pois. Une peau aussi sensible ne pouvait être que celle d'une authentique princesse.
Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir trouvé une vraie princesse, et le petit pois fut exposé dans le cabinet des trésors d'art, où l'on peut encore le voir si personne ne l'a emporté. Et ceci est une vraie histoire.
La princesse au petit pois. Hans Christen Andersen
J'ai repensé à ce conte, un des préférés de mon enfance*, lors de mon 4e séjour hospitalier.
Toutes les conditions étaient bonnes et cependant, je n'arrivais pas à me sentir bien. Il y avait toujours quelque chose qui me contrariait. Pas de voisine directe mais le patient dans la chambre à côté écoutait la télévision jour et nuit. J'avais beau avoir de la compassion pour ce jeune malade, me féliciter qu'il écoute des émissions calmes à un niveau sonore raisonnable, je n'arrivais pas à faire abstraction si ce n'est en écoutant la radio.
Le lit trop dur, la potence trop lourde, la nourriture pas très savoureuse... et j'en passe. A l'hôpital, je me fais violence toute la journée pour accepter ce que d'autres tolèrent bien plus facilement. Est-ce que je me prends pour une princesse, ma parole ?
Je fais simplement partie de ce qu'on appelle en psychologie, les hypersensibles (ou ultrasensibles), réagissant plus fortement à toute stimulation, ayant une tendance accrue à la peur, aux angoisses. Une propension à l'hypervigilance, attisée par des prises régulières de cortisone, semble être inscrite dans mon mode de fonctionnement.
Je sais que je surréagis à des petits tracas que d'autres jugeraient insignifiants ou inévitables : un chien qui aboie un peu trop et déchire le silence, une nouvelle habitation qui se construit derrière chez nous et rompt l'harmonie du lieu. Tout ce qui perturbe mon environnement habituel me panique. C'est épuisant ! Mon esprit a beau savoir que le monde est impermanence, mes émotions explosent, sans contrôle.
Je pense avoir été toujours comme cela. J'entends encore ma mère me demander quand j'étais petite : "Qu'est-ce qu'il y a encore ?" alors que j'avais trop chaud, trop froid, mal aux pieds et que je souffrais en silence.
Régis Chenut, mon maître de musique, lui-même très émotif, disait que je l'avais réconcilié avec l'enseignement de la harpe, "grâce à mon travail intelligent et ma grande sensibilité".
Il m'arrive encore de pleurer pour un rien alors que je supporte maladie et douleurs sans (trop) me plaindre. C'est le paradoxe des ultrasensibles : ils sont souvent très forts dans les grandes épreuves, faisant preuve de sang froid face aux raz-de-marée alors qu'ils se noient dans une goutte d'eau.
Un jour peut-être, je trouverai la recette miracle pour ne plus sentir ce petit pois sous mon matelas. Mais alors, serais-je encore capable de m'émouvoir autant devant la frimousse d'un écureuil, le chant des oiseaux, les notes, les mots, les couleurs des artistes ? Serai-je encore cette Hélène qui partage ici avec vous, un peu de ses merveilles ?
* Avec la Petite fille aux allumettes, dont j'avais un magnifique album que je lisais toujours le coeur serré







