Octobre, la télé à l'hôpital
Dans les chambres, parfois, la télé diffuse son éclat blafard. A l'hôpital, c'est elle qui fait le plus pitié. Sa lividité, son débit hystérique, les propos débités : la télé est malade.
Comment des établissements aussi réputés que les hôpitaux français, œuvrant à la reconstitution du patrimoine cérébral, neurologique et cognitif de grands blessés, peuvent-ils autoriser que les patients, après les séances de rééducation menées par les meilleurs praticiens, aient le droit de regarder la télé, c'est-à-dire obtiennent le loisir de ruiner tous les efforts de reconquête par l'ingurgitation d'un flux de débilités ?
Sylvain Tesson, Une très légère oscillation (2017).
Vous et moi, nous sommes des êtres délicats, nés dans un peuple de brutes. C'est pour cela que nous sommes des solitaires.
Amélie Nothomb, Les Aérostats (2020).
Autant chez moi je guette avec impatience, fébrilité, la venue des bêtes sauvages qui me font toujours la joie de leurs visites.
Chevreuil prudent
Geai des chênes espiègle et bondissant
Musaraigne me guettant du coin de l'oeil...
Autant à l'hôpital, je surveille avec anxiété l'arrivée d'une éventuelle voisine après le départ de la précédente qui domptait son angoisse légitime à dose de Cnews, BFM et Tf1.
De quoi faire de lourds dommages au cerveau (en tout cas au mien).
Elle avait besoin d'un bruit de fond... De beaux reportages animaliers, touristiques, culturels, des films drôles, je n'aurais pas dit non. Mais tant de débats houleux pour ne rien dire, de séries mal jouées et vulgaires. Quelle tristesse de soigner sa détresse avec ça...Elle n'a pas voulu entendre mon besoin de repos expliqué sans doute de manière trop timide. Elle avait subi le choc de l'annonce de sa maladie, à 72 ans. Elle n'était sensible qu'à son propre malheur. Cela peut se comprendre même si cela m'a affecté de partager mon espace avec une personne si peu consciente de ce que je subissais depuis 2012. Particulièrement ces traitements qui m'obligent à ces cohabitations à perpétuité. Passons...
Alors après son départ, j'ai dévoré le dernier Amélie Nothomb. Une auteure que j'aime écouter mais dont les romans me déçoivent souvent. Après toutes les inepties audiovisuelles imposées, je pensais que même un livre d'Amélie Nothomb aurait les ors des chefs d’œuvre. Et bien non seulement, j'ai aimé son histoire particulière, son style dépouillé, mais aussi trouvé quelques pépites qui m'ont consolée.
Je me couche avec l'impression au moins de ne pas avoir perdu ma journée à attendre une chimio qui n'arrivait pas en compagnie de commentateurs plus ou moins avisés sur la crise du Covid.
Je sais que demain, j'aurai du mal à ne pas frémir à la moindre agitation dans le couloir, à sursauter aux coups sur la porte de peur qu'ils soient l'indice d'une hospitalisation en urgence dans ma chambre 12.
Je sais que demain, je deviendrai chevreuil, l'oreille aux aguets, terrorisé par les bruits de chasseur. Je ne pourrai pas fuir pour me cacher mais ne risquerai pas non plus la mort, comme lui !
Je suis là au contraire pour me soigner, rester vivante et c'est moi peut-être qui sortirai les armes pour défendre mon territoire de tranquillité, vital, indispensable.