samedi 31 octobre 2020

La peur du vide

  Ce virus, Covid, a été baptisé d'un nom qui rime avec vide. Tout un symbole...

Qui ne se sent pas vidé en ce moment, en manque d'énergie ?

Qui ne ressent pas l'angoisse du vide, du trou noir ?

Qui n'est pas déprimé par cette absence de vie sociale, amicale, familiale ?

Comment combler ce néant qui nous met brutalement devant la vacuité de nos existences ?

J'ai beau puiser au fond de moi les ressources nécessaires pour résister, cela commence à faire long.

Tellement long, que je me demande quelle métamorphose sera au bout du chemin...


Quelle humanité demain après cet interminable et douloureux passage ? 

Sous les feuilles et les branches mortes, se prépare une terre nouvelle, fertile, et cette idée me donne du courage pour les semaines à venir. 

Puissions-nous avoir la sagesse de la nature et faire fleurir le meilleur de nous-mêmes après cette hibernation forcée.  

J'en doute en constatant chaque jour, la folie des hommes.


jeudi 29 octobre 2020

Les nourritures littéraires

Rien ne me donne plus d'appétit que les descriptifs gastronomiques dans les romans. Ce sont les livres qui souvent m'aident à me remettre à table avec plaisir après mes cures de chimiothérapie.

Même quand je suis tiraillée par les nausées et que je zappe les plateaux repas du CHU, j'apprécie de prendre place en imagination à la brasserie Dauphine en compagnie de Maigret, pour déguster des plats à la lourdeur d'un autre temps ou plus raisonnablement un jambon-beurre.

Les romans policiers de Louise Penny eux, me donnent des envies de soupes mijotées, de cafés bien sucrés, de gâteaux dégoulinants de sirop d'érable, de pain chaud accompagné de fromage. Ses histoires sont jalonnées de moments conviviaux autour de repas réconfortants, que ce soit au café ou chez les différents habitants du village de Three Pines. Une cuisine qui réchauffe les cœurs et les corps dans ce Quebec si exotique pour moi. 

Une nourriture d'hiver, calorique, aux antipodes de celle de la garrigue provençale célébrée par Marcel Pagnol : olives dégustées avec un morceau de pain, omelette aux tomates, civet aux senteurs de thym et d'ail, figues ou amandes fraîchement récoltées...

Petite, je me souviens avoir abusé du flan aux œufs de ma mère après la lecture d'un chapitre des Malheurs de Sophie où l'héroïne se goinfrait de crème et de pain bis. Alors que la moralisatrice comtesse de Ségur voulait dénoncer la gourmandise, elle m'avait ouvert l'appétit comme jamais !

Impossible de ne pas parler ici de la Madeleine de Proust... Je n'en mange presque jamais sans en tremper un morceau dans ma tasse de thé et cela fait surtout jaillir le souvenir réel d'une vieille tante, Augustine, qui nous proposait souvent ce gâteau avec du thé au lait. Elle était la lenteur incarnée, sortait la vaisselle en porcelaine, la nappe brodée selon un rituel immuable et interminable. Cette ambiance surannée se confond dans ma mémoire avec les pages proustiennes. 

En ces temps de reconfinement qui s'annoncent, je pense aussi au bonheur simple de faire ses courses dans un Monoprix, sans masque, comme un personnage de Houellebecq, un peu moins dépressif à l'idée de rentrer réchauffer un plat surgelé au micro-onde.

Je pourrais multiplier ainsi les références mais j'ai un gâteau à préparer. Car les nourritures terrestres, c'est bien aussi !  

mercredi 14 octobre 2020

Noble et belle

Elle prend la pause sans se prendre au sérieux. Son visage me frappe. Si juvénile et pétillant. Je souris car cette microbiologiste a de magnifiques cheveux qui ondulent comme une séquence d'ADN, son domaine d'exploration.

Avec sa binôme américaine Jennifer Doudna, elle vient d'obtenir le prix Nobel de chimie pour la découverte d’un outil moléculaire qui permet de réécrire le code de la vie.

En 2012, ces deux scientifiques ont mis au jour un nouvel outil capable de simplifier la modification du génome. Le mécanisme s’appelle Crispr-Cas9 et est surnommé ciseaux moléculaires. Il est facile d’emploi, peu coûteux et permet aux scientifiques d’aller couper l’ADN exactement là où ils le veulent, pour par exemple créer ou corriger une mutation génétique, voire soigner des maladies rares.

L'image des ciseaux me plait. Cela m'évoque un univers féminin de brodeuse, de dentellière, d'outils fragiles maniées avec délicatesse. Et je suis troublée par le fait que c'est cette même année 2012 que je suis tombée malade ! 

Avec Jean-Michel, nous nous disons que peut-être, cette  voie de recherche sera un pas essentiel vers une immunothérapie nouvelle. Un peu comme les CAR-T cells. En mieux...

Et puis, je n'y pense plus.

Mais la nuit, je revois ce beau visage. Il me hante et agit sur mes angoisses de sevrage de cortisone comme un baume bénéfique.

Le matin, je vérifie sur internet et découvre que la technique des ciseaux a été testé sur deux cas de myélomes. J'en avais eu l'intuition dans mon sommeil !

Je ressens une joie immense, un espoir, un signe fort au retour d'une cure assez difficile à supporter psychologiquement. Presque un message du ciel, même dans le prénom de cette scientifique qui signifie Dieu est avec nous... et dans son nom qui me fait penser au bon saint Joseph charpentier, protecteur rassurant de la sainte Famille.

Emmanuelle Charpentier est peut-être cette soeur (d'un an ma cadette) qui me sauvera un jour... Et sa technique révolutionnaire, la nouvelle ossature bien solide dont j'ai tant besoin.

En espérant que ce coup de projecteur médiatique ne la détournera pas de son travail ! Mais elle a l'air d'avoir la tête sur les épaules.

samedi 10 octobre 2020

Humeur du soir, chambre 12

 Octobre, la télé à l'hôpital

Dans les chambres, parfois, la télé diffuse son éclat blafard. A l'hôpital, c'est elle qui fait le plus pitié. Sa lividité, son débit hystérique, les propos débités : la télé est malade.

Comment des établissements aussi réputés que les hôpitaux français, œuvrant à la reconstitution du patrimoine cérébral, neurologique et cognitif de grands blessés, peuvent-ils autoriser que les patients, après les séances de rééducation menées par les meilleurs praticiens, aient le droit de regarder la télé, c'est-à-dire obtiennent le loisir de ruiner tous les efforts de reconquête par l'ingurgitation d'un flux de débilités ?

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation (2017).

 

Vous et moi, nous sommes des êtres délicats, nés dans un peuple de brutes. C'est pour cela que nous sommes des solitaires. 

Amélie Nothomb, Les Aérostats (2020).

 

 Autant chez moi je guette avec impatience, fébrilité, la venue des bêtes sauvages qui me font toujours la joie de leurs visites.

Chevreuil prudent

 Geai des chênes espiègle et bondissant

Musaraigne me guettant du coin de l'oeil... 

Autant à l'hôpital, je surveille avec anxiété l'arrivée d'une éventuelle voisine après le départ de la précédente qui domptait son angoisse légitime à dose de Cnews, BFM et Tf1.

De quoi faire de lourds dommages au cerveau (en tout cas au mien).


 Elle avait besoin d'un bruit de fond... De beaux reportages animaliers, touristiques, culturels, des films drôles, je n'aurais pas dit non. Mais tant de débats houleux pour ne rien dire, de séries mal jouées et vulgaires. Quelle tristesse de soigner sa détresse avec ça...

Elle n'a pas voulu entendre mon besoin de repos expliqué sans doute de manière trop timide. Elle avait subi le choc de l'annonce de sa maladie, à 72 ans. Elle n'était sensible qu'à son propre malheur. Cela peut se comprendre même si cela m'a affecté de partager mon espace avec une personne si peu consciente de ce que je subissais depuis 2012. Particulièrement ces traitements qui m'obligent à ces cohabitations à perpétuité. Passons...

Alors après son départ, j'ai dévoré le dernier Amélie Nothomb. Une auteure que j'aime écouter mais dont les romans me déçoivent souvent. Après toutes les inepties audiovisuelles imposées, je pensais que même un livre d'Amélie Nothomb aurait les ors des chefs d’œuvre. Et bien non seulement, j'ai aimé son histoire particulière, son style dépouillé, mais aussi trouvé quelques pépites qui m'ont consolée.

Je me couche avec l'impression au moins de ne pas avoir perdu ma journée à attendre une chimio qui n'arrivait pas en compagnie de commentateurs plus ou moins avisés sur la crise du Covid.

Je sais que demain, j'aurai du mal à ne pas frémir à la moindre agitation dans le couloir, à sursauter aux coups sur la porte de peur qu'ils soient l'indice d'une hospitalisation en urgence dans ma chambre 12.

Je sais que demain, je deviendrai chevreuil, l'oreille aux aguets, terrorisé par les bruits de chasseur. Je ne pourrai pas fuir pour me cacher mais ne risquerai pas non plus la mort, comme lui !

Je suis là au contraire pour me soigner, rester vivante et c'est moi peut-être qui sortirai les armes pour défendre mon territoire de tranquillité, vital, indispensable.