mardi 21 novembre 2017

Le cri de Bourvil


En 1969, Bourvil tourne l'Etalon avec son ami Jean-Pierre Mocky, parce que sa vie, c'est le cinéma. Il veut être plus fort que ce cancer qui lui est tombé dessus sans crier gare deux ans plus tôt et prouver sa bonne santé aux compagnies d'assurance qui ne veulent plus le couvrir. Non seulement il doit lutter contre sa maladie mais se battre pour continuer à faire des films dans le monde sans pitié de la production cinématographique. Cet homme bon découvre la rudesse du métier. Une blessure qui s’additionne à ses douleurs terribles.

Il sait qu'il n'a plus beaucoup de temps à vivre, usé par des traitements au cobalt qui le vident. Ses os lui font mal, son sang ronge sa moelle osseuse. Il endure le martyr mais ne le montre pas. Il enrubanne sa peine de grands éclats de rire pour donner le change. C'est sa tac-tic de survie.

Mais parfois, il s'éloigne de l'équipe et s'en va nager loin, au delà de sa force, au delà de sa douleur. Comme pour se noyer dans plus grand que lui. Il part seul dans la montagne et là-bas, il hurle et pleure. Il crie sa frayeur, sa révolte intérieure au milieu des arbres à la santé presque insolente. Pourquoi Dieu l'a-t-il abandonné ? Pourquoi doit-il s'en aller si tôt ? Cet homme fait pour le bonheur simple, bascule et titube. Puis se relève et redescend jouer son rôle, ses rôles. Quelle force mystérieuse puise-t-il dans son cri primitif ?

Depuis l'annonce de ma nouvelle rechute, comme lui, j'aimerais crier mais je reste muette. Asphyxiée. Tous ces efforts faits depuis 2012, ces traitements qui me maintiennent en vie de rechute en rechute, c'est si lourd à supporter. Quel prix faudra-t-il payer pour rester encore un peu sur cette terre entourée de ceux que j'aime ?


Comme lui, je m'interroge sur le sens de cette maladie qui touche principalement des hommes âgés, selon les statistiques. Alors pourquoi moi ? Entre révolte et résignation, je poursuis mon chemin à la rencontre peut-être d'une montagne où, enfin, je pourrais me laisser aller à crier et repartir apaisée, confiante et combattive.



 S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ? Pierre Desproges

vendredi 17 novembre 2017

Des lys et des rides

 
Il y a un mois, j'ai fait un voyage express en Alsace pour embrasser ma mère le jour de ses 83 ans. Fille de l'automne aux yeux verts, elle ressemble chaque année davantage à cette saison mélancolique.
Depuis peu, des rides profondes dessinent sur son visage une géographie vivante et émouvante. J'aime ces sillons qui me parlent de la terre, de la matière et qui me rappellent les étoffes qu'elle a manipulé toute sa vie.  Le bonheur n'est pas lisse mais plein de coins et recoins, de surprises. Et d'aspérités parfois.

Régis Chenut, mon maître de musique, offrait toujours des lys à ma mère quand elle l'invitait à dîner. Il arrivait avec son immense bouquet et le salon se transformait en loge de cantatrice. Le parfum très  écoeurant des ces fleurs bulbeuses envahissait peu à peu tout l'espace de la maison. Était-ce en raison de leur important taux vibratoire qu'il choisissait ces fleurs ? Je ne l'ai jamais su.

Je me suis emparée de ce souvenir et j'ai rendu hommage à ma mère en lui offrant mon bouquet et suis repartie.

Les fleurs se sont ouvertes une à une, après mon départ.




dimanche 5 novembre 2017

Plumes angéliques

C'est un moment un peu particulier, sur le chemin du retour des vacances, à la fin de l'été. Aucune envie de rentrer retrouver l'agitation de la grande ville. Alors nous prenons notre temps. Nous jouons aux touristes dans une ville que nous traversons très souvent et que nous croyons connaître par coeur : Châtillon-sur-Seine. La sècheresse a vidé le lit de la Seine et donne un côté champêtre à cette bourgade. 


Nous empruntons des ruelles étroites qui serpentent entre des maisons très anciennes et des escaliers pentus qui montent, montent... Arrivés en haut, l'église Saint Vorles nous livre ses trésors juste avant que ne sonne l'angelus. 

 

Nous explorons le cimetière d'à côté qui occupe depuis le 19e siècle les ruines de l'ancien château fort des ducs de Bourgogne.

 

C'est comme si la ville nous livrait la mémoire nécrologique de ses habitants, illustres ou modestes. 
Il y a cette femme, dont la chapelle funéraire est couverte de couronnes en perles, toutes différentes.

 

Ce maire de la commune de Maisey, vice président du comice agricole de l'arrondissement dont l'activité professionnelle est célébrée sur un magnifique bas-relief en marbre d'un blanc immaculé.


Et soudain, alors que je suis impressionnée par la grandiose chapelle funéraire de la famille Boucheret, un petit détail m'émeut. 

Un oiseau a choisi de faire son nid en prenant appui sur l'aile d'un des anges qui garde l'entrée du monument. La poésie du hasard *.

 

 J'imagine la naissance des oisillons, plumes vivantes et plumes de pierre mêlées. La vie plus forte que la mort...


* Le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito (Albert Einstein).