mercredi 29 janvier 2020

Saturation



 Grand découragement après ma 3e cure.

Autant la 2e s'était bien passée (aussi bien à l'hôpital où j'avais été seule durant tout mon séjour, qu'à mon retour à la maison où je n'avais pas fait d'aplasie), autant, cette cure-ci a été difficile. Physiquement et moralement.

D'abord, il n'y a pas eu de place à la date prévue pour mon hospitalisation et j'ai finalement débutée mon traitement un vendredi, avec la joie de rester le week-end à l'hôpital.  Il n'y a rien de plus déprimant ! Enfin, cela aurait pu être pire car j'ai eu la chance d'être seule dans ma chambre.

En revanche, les deux derniers jours, je les ai passés en compagnie d'une voisine (60 ans) qui devait faire une autogreffe et qu'on a finalement renvoyée chez elle en raison d'une cicatrice mal fermée. Elle était très sympathique et j'ai été bien peinée pour elle. C'était une ambiance assez stressante, déprimante et je suis rentrée fragilisée. Je suis comme une éponge : j'absorbe tout et j'ai du mal à prendre de la distance par rapport à l'histoire des autres. Et puis, discuter avec cette voisine m'avait agité, fatigué et de retour chez moi, j'ai été bien plus malade que d'habitude. Je n'avais pas conservé assez d'énergie pour moi... 

A peine remise des effets secondaires des chimios, aplasie et température ! Deux antibiotiques n'ont pas amélioré mes symptômes et par prudence, hospitalisation en urgence jeudi dernier pour faire des examens et rester en observation. Malgré mon peu de globules blancs, on ne m'a pas placé dans une chambre seule et que j'ai du attendre le vendredi après-midi pour bénéficier enfin d'un placement en isolement, avec le personnel masqué pour venir me soigner. Je n'étais guère rassurée, moi qui suis tellement prudente à la maison, de voir ce défilé dans ma chambre et de supporter le partage de la salle de bains avec une grand-mère de 88 ans qui y faisait sécher ses culottes ! Bonjour l'hygiène. 

Je persiste à dire qu'il n'y a rien de pire que de vivre en intimité avec une inconnue et que ce sera désormais mon lot en hématologie où ils ont augmenté le nombre de lits par chambre. Sans compter qu'avec le vieillissement de la population, j'ai de plus en plus l'impression d'être soignée en gériatrie. Et ça me plombe le moral. C'est bien simple, je sens que je n'arrive plus à me motiver pour aller me faire soigner. 

J'ai réussi à rentrer chez moi dimanche matin, ne présentant plus de fièvre malgré l'arrêt des antibiotiques. 

Cet épisode viral non identifié (rhume avec bronchite ?) est cependant loin d'être terminé et je ne suis guère en forme. Mon organisme est épuisé et les petites joies de mon existence ne sont pas suffisantes pour me redonner le moral. Je me traîne. Je maudis ma maladie, ce traitement que je trouve trop lourd (aussi bien en ce qui concerne le nombre de substances à absorder que le nombre de jours à perdre loin de chez moi). Les conditions de vie à l'hôpital me sont de plus en plus insupportables.

J'essaie de mettre en place des stratégies pour survivre à l'overdose de présences humaines. Entre le personnel soignant, le personnel de ménage, les voisines jacassantes, je sature. Je ne trouve ma force que dans le silence. Et quand j'ai la chance d'être seule dans une chambre, je mène une vie de recluse très connectée avec le ciel. J'ai besoin de prières intérieures pour supporter ces épreuves. Et d'évasion dans la littérature, la musique. L'art de la conversation ne m'intéresse pas à l'hôpital. C'est une pure perte de temps. 

J'ai trouvé dans un livre de Catherine Pancol, une pensée de Glenn Gould que je fais mienne :  

" Je ne connais pas la proportion exacte, mais j'ai toujours pensé que pour chaque heure passée en compagnie d'êtres humains, il fallait x heures passées seul. Ce qu'est x, je l'ignore, deux heures et sept huitièmes ou sept heures et deux huitièmes, mais c'est une quantité considérable ".

Effectivement depuis mes cures avec hospitalisation, je ne vois plus personne de retour à la maison et fuis mes amies. Je dois décanter, oublier les voix, les visages imposés. Me retrouver... Et c'est chaque fois, de plus en plus long.

Trop de bleus à l'âme sans doute.

dimanche 5 janvier 2020

Le couple magnifique


Tous les matins après avoir ouvert les lourds volets en bois de ma chambre, je regarde la nature, encore à moitié plongée dans le sommeil et les rêves de la nuit. J'observe la couleur du ciel, je porte mon regard le plus loin possible dans la futaie. Si des feuilles bougent, je fixe mon attention sur la présence éventuelle d'un écureuil. Ce n'est le plus souvent que le vent. Dans le meilleur des cas, un oiseau.

Peu avant Noël, à l'heure matinale où les chasseurs perforent le silence de leurs coups de fusil, un faisan s'était posé dans les arbres, à la lisière de notre maison. C'était la deuxième fois que j'en voyais un cette année. Soudain, il a eu l'air effrayé et avant que j'ai eu le temps de réaliser ce qui attirait son attention, elles étaient là. Deux bêtes magnifiques, immenses. J'étais hypnotisée. 

Cela ne dura que quelques instants durant lesquels j'étais incapable d'analyser ce que je voyais. Je voyais, c'est tout ! Elles repartirent en marchant sur leurs pattes bien graciles par rapport à leur corps imposant. L'une d'elle semblait boiter, fatiguée. J'ai à peine eu le temps de voir son arrière-train tout blanc, un peu en forme de cœur, et elles avaient disparu.

J'ai réalisé que je venais de vivre une expérience comme celles vécues par Sylvain Tesson, en compagnie de son ami photographe Vincent Munier, à l'affût de la Panthère des neiges
 Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant, de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. Or la conscience met du temps à accepter ce qu'elle ne connaît pas. L’œil reçoit l'image de pleine face mais l'esprit refuse d'y convenir.


Même hébétude chez moi devant ces bêtes que je n'avais cependant pas guettées durant des jours. Dans mon ignorance et ma fascination, j'avais d'abord cru voir un cerf ou une biche. Il s'agissait en fait d'un chevreuil et d'une chevrette, reconnaissables à leur fessier pourvu d'une zone de poils blancs, que l'on nomme miroir (en forme de haricot chez le mâle, de cœur chez la femelle).

Ces animaux étaient venus jusqu'ici, sans doute pour échapper aux chasseurs et c'était comme un cadeau du ciel. Une apparition sacrée.

Non loin de chez nous, une vie sauvage et cachée enchante le monde de sa présence. Je prie pour qu'il en soit ainsi longtemps encore. Avant le coup de feu fatal.