lundi 30 novembre 2020

Refuge

 " Vivre ici n'apporte rien à la communauté des hommes, l'expérience de l'ermitage ne verse pas son écot à la recherche collective sur les moyens de faire vivre les gens ensemble."

 Dans les forêts de Sibérie.

Récit graphique d'après le roman de Sylvain Tesson

Dessins de Virgile Dureuil

Chaque fois que je rentre d'un séjour plus ou moins traumatique à l'hôpital, je retrouve ma maison avec gratitude et m'y réfugie pour récupérer mes forces vives. Elle est ma cabane à l'orée du bois, mon havre de paix. Bien à l'abri des douleurs du monde, je m'autorise le droit de ne penser à rien d'autre que d'aller mieux.

J'attends que les globules blancs remontent, que les nausées et angoisses s'estompent. Je retrouve le sommeil peu à peu. J'oublie la voix et le visage des autres malades, les échanges stériles, les blessures...

J'ai bénéficié d'une chambre seule cette fois-ci à laquelle je me suis accrochée presque jusqu'au bout ; je n'ai pu échapper à un déménagement express en chambre double, cinq heures avant mon départ !

 "En route les Dalton, vous changez d'adresse !" 
(Tortillas pour les Dalton ; Lucky Luke n°31)

 Au pire moment, car le quatrième jour de chimio est le plus épuisant, sans dose de cortisone le matin pour compenser la fatigue.

Ces dernières heures ont été interminables à guetter le goutte à goutte des chimios, à supporter le ronron d'une télé que ma voisine n'écoutait même pas alors que je voulais dormir... et à m'angoisser car cette patiente avait le droit exceptionnel de recevoir la visite de son mari, un chevalier particulièrement mal masqué.

J'ai quitté l'hôpital à la limite de la décomposition, remerciant le ciel de ne pas avoir subi cette voisine durant tout mon séjour.

Décidément, je n'ai jamais aimé la vie en groupe mais cette maladie, ce traitement sont en train de me rendre complètement misanthrope et de plus en plus indifférente au devenir des hommes. J'ai fini de m'illusionner sur beaucoup de mes contemporains. Mieux vaut passer sa route, parfois. A condition d'en avoir le choix.

Promis, j'arrête de ronchonner car cette 11e cure s'est achevée sur une bonne nouvelle, annoncée par un jeune interne enjoué et souriant. Tous ces efforts ne sont pas vains et sur le graphique de mes analyses, la maladie ne ressemble plus à un pic mais à une douce colline. A l'image de l'endroit où ma vie se love, bien au chaud, en attendant Noël.

samedi 14 novembre 2020

Le bois sacré

 On dit souvent dans l'épreuve que le ciel nous tombe sur la tête. J'ai eu le sentiment qu'il descendait jusqu'à moi, sans fracas. (...)La vie nous pousse à fouiller le ciel.

Anne-Dauphine Julliand. Consolation (2020).

 

Ce matin, en me réveillant, je pensais à la critique du dernier ouvrage d'Anne-Dauphine Julliand paru dans le journal La Croix qui depuis une semaine est adressé à l'ancien occupant de notre maison, mort pourtant il y a plus de deux ans... A l'approche des fêtes, on l'invite également à commander foie gras et champagne, sans doute pour réveillonner au ciel.

Dans ce livre où l'auteure médite sur le sens de la vie après avoir perdu deux de ses filles, j'ai trouvé des phrases qui faisaient écho à mes pensées profondes.

  • La souffrance, elle ne se soigne pas, elle ne se guérit pas. Elle s'éprouve, elle se vit. Et se vit seul.
  •  Consoler, ce n'est pas nécessairement sécher les larmes. C'est souvent les laisser couler.
  • Le temps paraît illimité, comme une interminable nuit, pour celui qui souffre. L'épreuve se vit au rythme lent du présent.
  • Vivre la peine, c'est aussi la seule façon de vivre la joie. 

Mais c'est surtout la phrase mise en exergue que j'avais en tête en ouvrant mes volets. Parce que oui, quand les médecins ont prononcé le nom de ma maladie, j'ai eu l'impression que le ciel me tombait sur la tête. Mais c'était aussi pour que je m'ouvre davantage à lui et que je ressente son énergie bienfaitrice. J'ai mis du temps à le comprendre, l'accepter.

C'est en essayant de clarifier mes pensées un peu confuses que je contemplais le bois, comme à mon habitude. Ce matin, pas de chevreuils, pas d'écureuils, ni même de chasseurs mais une croix tracée par des avions pressés de fendre les nuages.

Quelle belle synchronicité avec mes pensées et merveilleuse bénédiction de ce bois, si sacré à mes yeux ! Beau cadeau du ciel avant une nouvelle semaine difficile en hématologie pour ma onzième cure.