jeudi 18 juin 2020

Les mélodies du bonheur # 2

Régis Chenut, mon professeur de harpe, était aussi compositeur mais par humilité, il me parlait peu de ses créations et me les proposait rarement à étudier. Mise à part sa Complainte dont je lui avais demandé timidement la partition et trois autres pièces qu'il m'avait apportées un jour, je n'ai pas joué sa musique. Il était très secret, ému aux larmes quand il exprimait des souvenirs intimes.

Après sa mort en 2004, Marcel, son héritier, a eu la gentillesse de me léguer un certain nombre d’œuvres dont Régis ne m'avait jamais parlé ! Au début, en hommage, je voulais les apprendre toutes mais je n'y arrivais pas. Cet espèce de devoir de mémoire que je m'imposais, m'apportait tristesse, découragement et me paralysait, je crois. Je ne comprenais pas toujours très bien les partitions manuscrites, certaines écrites au stylo vert, très fatigantes à déchiffrer.

J'ai acheté un logiciel de musique pour pouvoir les recopier proprement et les lire ensuite plus facilement mais je ne maîtrisais pas assez bien cet outil et j'avais peur de faire des erreurs de copiste. Certaines œuvres me semblaient particulièrement difficiles à lire, à jouer. J'hésitais parfois entre deux notes quand elles n'étaient pas assez bien formées.

Alors, j'ai abandonné ce projet, rangé religieusement mon héritage en me disant que si Régis ne jouait pas ses créations en concert, ne les avait pas publiées, ne me les avait pas personnellement léguées, c'est qu'il avait ses raisons et que moi, je pouvais tout aussi bien, ne pas les jouer ! 

J'ai retrouvé le plaisir de la harpe, sans contrainte, avec des compositions plus dans mes cordes.

Mais il y a quelques jours, sur la piste de mes partitions enfantines, je suis retombée sur les manuscrits de Régis et j'ai choisi d'en déchiffrer un, le plus lisible de tous, me semblait-il.



Et j'ai été saisie ! La musique était magnifique, bouleversante. Et tellement vivante. 

Régis était là, grâce à ces quelques notes laissées sur une portée. Le soir, en m'endormant, je me suis souvenue que nous étions le 15 juin, jour de son anniversaire.

Alors même si j'ai quelques incertitudes sur certaines notes, même si je me trompe, ces mélodies sauvées m'apportent une joie immense. Et j'espère un peu d'énergie céleste pour affronter les épreuves hospitalières futures...

Juillet 1989, stage avec Elena Polonska à Bourbach-le-Haut
Harpistes de gauche à droite : Régis, Hélène, Françoise, Dominique 
et mes élèves Frédérique et Isabelle

mercredi 17 juin 2020

Les mélodies du bonheur # 1


J'ai l'habitude de rejouer régulièrement les pièces étudiées avec mon professeur Régis Chenut, entre 1983 et 1989. Je ne les ai jamais oubliées et mes doigts les restituent plus ou moins sans problème. Mémoriser la musique fait appel à une autre mémoire, sensitive peut-être, et qui semble persistante. Je vous invite à lire cet article très intéressant qui en explique mieux que je ne saurais le faire, sa spécificité.

Jouer un morceau par cœur est particulièrement jubilatoire. Mais quand je le répète depuis très longtemps, certains jours, je suis dans une sorte d'automatisme et il est difficile de retrouver l'émotion première. Il me faut un peu l'oublier pour ressusciter le plaisir de l'interpréter.

Dernièrement, j'ai remis sur mon pupitre de nombreux morceaux travaillés avec Aude Gary, mon premier professeur, à partir de 1978. Relu avec tendresse ses remarques judicieuses en haut des partitions et béni son initiative d'indiquer la date de son étude. J'ai pu refaire une remontée chronologique à l'aide de mes petits doigts, notamment dans le recueil Ribambelle, mon préféré.


 
Et là, soudain, je suis vraiment redevenue la petite fille appliquée que j'étais. En dehors du temps, ou plutôt dans un autre temps. Je retrouvais intact le bonheur de jouer les mélodies de Bernard Andrès, compositeur pour harpe dont les airs s'enchaînent avec facilité et subtilité. Il a contribué à me faire aimer la harpe, alors que je m'échinais à jouer laborieusement du Beethoven au piano. Au fil des apprentissages, j'ai progressé, découvert les spécificités techniques de l'instrument : accords arpégés, replacement rapide des doigts, harmoniques... 

Oui, j'ai tout retrouvé. Le souvenir de la voix douce et chaude d'Aude, ses longs cheveux noirs souvent nattés, ses petites joues rouges quand elle était concentrée ou contrariée (un peu comme moi), sa façon très personnelle de s'habiller avec des robes liberty, des gros collants en laine ajouré, des babies de couleur mauve ou vert tendre. Elle était très jeune encore, étudiante au conservatoire de Strasbourg. Elle enseigne maintenant dans celui de Colmar.
 
Je souris quand je me trompe aux mêmes endroits qu'autrefois et suis fière de moi quand un passage difficile lorsque j'étais débutante, ne me pose plus aucun problème. Je réalise le chemin parcouru depuis...

Si seulement ce bain de Jouvence dans les arpèges de mon enfance pouvait reprogrammer mon ADN, calmer la cacophonie dans mes cellules, effacer le moment où la musique est devenue dissonance, je ne sais pour quelle raison obscure. 

samedi 6 juin 2020

Seule au monde



Il y a presque un mois déjà, à l'heure où les oisillons quittent leur nid, une mésange charbonnière bébé restait dans l'allée qui mène à notre maison. Elle sautillait parfois, essayait de voler en agitant ses ailes, sans succès. Etait-elle tombée du nid avant maturité, poussée par les autres ? Avait-elle été imprudente, impatiente ? Elle me faisait surtout pitié, perdue, seule au monde. Attendrissante avec ses plumettes décoiffées sur la tête qui la faisaient ressembler à un chef Sioux.
J'ai évité de l'approcher de trop près, au cas où sa mère viendrait la nourrir ou la guider mais personne ne semblait se soucier d'elle. Elle ne pépiait pas non plus pour demander de l'aide. J'ai déposé une coupelle d'eau à côté d'elle, bien impuissante à la secourir.

Quelques heures après, elle était à l'autre bout du jardin. Elle ne maîtrisait pas encore le vol mais se débrouillait drôlement bien à la course à pattes. A t-elle réussi à s'élever dans le ciel ? En tout cas, je ne l'ai pas retrouvé le lendemain matin.
J'espère surtout que cette petite mésange n'a pas servi de repas nocturne à quelque chat ou rapace. Et si c'est le cas, tel était son pauvre destin d'oisillon malhabile.




 Quelques temps avant, mon amie Eve m'avait envoyé cette précieuse photo d'une couvée de mésanges dont les œufs avaient été découverts par ses petits enfants, le dimanche de Pâques : neufs mésanges (sur un total de 10 œufs), envolées du côté de Saint-Quentin ! C'est un peu loin pour former une famille nouvelle avec ma petite égarée, dommage...

Ces naissances sont d'autant plus précieuses, que les mésanges sont frappées par une maladie, particulièrement en Allemagne. En Alsace, mes parents n'en voient plus dans leur jardin. 
Il faut éviter qu'elles se rassemblent, pour limiter la propagation du virus respiratoire qui les touche. Faudra-t-il renoncer à les nourrir cet hiver pour les sauver ?
Décidément, le monde marche un peu à l'envers en ce moment !

vendredi 5 juin 2020

Enfin il pleut...

Cela fait des jours et des jours qu'il ne pleut pas. Les présentatrices de la météo comme toujours, s'enthousiasment devant un tel ensoleillement. Il fait beau, cela fait du bien au moral, donne envie de se baigner, d'aller boire un café en terrasse. Soit, mais je n'aimerais pas être agriculteur à voir notre jardin qui commence à faire triste mine, les cuves d'eau de pluie quasi vides.
Tous les jours, je vais remplir les récipients pour les oiseaux car l'eau s'évapore très vite. 

Il faisait très chaud pour un début juin puis chute brutale des températures depuis mercredi. Temps gris, premières gouttes timides puis enfin une bonne averse. Cela va durer quelques jours : madame météo sera mécontente ce soir, c'est sûr. Mais moi, je suis soulagée pour les récoltes à venir. En espérant qu'il n'y aura pas de violents orages.

Est-ce que ce sera suffisant pour remplir nos citernes, étancher la terre en profondeur ? Je vais rester quelques jours à l'intérieur, moins profiter de mon fauteuil de jardin. Cela en vaut la peine.
 
Les pivoines et les roses, trop fragiles, seront sans doute chiffonnées par la pluie. Peu importe, la terre réclame son bain de Jouvence.


Tout comme les trèfles en fleurs de la prairie à l'arrière de la maison, paradis des abeilles.

 
Ou notre bébé cerisier qui dialogue avec un coquelicot aussi grand que lui, à défaut de produire des cerises.
 
Sans oublier tout ce que j'ai planté dernièrement et qui a du mal à partir : capucines, dahlias, nouvelles prairies au sud.

Depuis que j'ai lu Jean de Florette, je suis davantage encore consciente des problèmes de sécheresse. Même au nord maintenant, les étés sont de plus en plus arides, les hivers plus assez pluvieux. 

Alors moi, quand j'entends le ruissellement de la pluie sur les vitres, je suis ravie.

jeudi 4 juin 2020

Petite chronique sur un air provençal



C'est après avoir revu la trilogie marseillaise (Marius, Fanny, Cesar) que j'ai eu envie de lire Jean de Florette et Manon des Sources de Marcel Pagnol. Je connaissais leur adaptation cinématographique par Claude Berry, servie par une distribution exemplaire : Gérard Depardieu, Daniel Auteuil, Yves Montand, Emmanuelle Béart. J'ai adoré les romans davantage encore.

Jean de Florette était à mes côtés, quand dans mes veines coulait pour la 7e fois, l’élixir chimiothérapique qui permet d'anesthésier ma maladie. Sa quête désespérée d'une source d'eau a occupé mes longues journées de traitement, hydratée par perfusion quand lui se desséchait au soleil. Inquiète d'avoir à partager ma chambre, je me faisais penser à Ugolin et au Papet, prêts à tout pour conserver leur territoire. 

J'ai connu autrefois la Provence des terres arides, pas loin de Vaison-la-Romaine où grandissaient mes années, au coeur d'étés craquelés de soleil. Nous passions des vacances dans un petit village au nom magnifique de Saint-Roman-de-Malegarde qui faisait partie de notre histoire familiale. Louis, mon grand-père maternel avait quitté clandestinement l'Alsace en 1940, se refusant à servir l'armée allemande. Malgré le danger, ma grand-mère avait décidé de partir avec lui, et d'emmener ma mère Odette, qui avait à peine 5 ans. Une épopée incroyable à travers la France qui les avait mené dans ce village où des décennies plus tard, ma mère retrouvait ses amis d'enfance, paysans méridionaux chaleureux et hauts en couleur. Ils étaient pour nous, des sortes d'oncles et tantes. Symboliquement, c'est dans l'église de ce village qui nous nous sommes mariés en 1994.

Avec mon père, nous partagions l'amour des écrivains de la Provence dont la poésie enluminait les heures lourdes de la sieste ou les veillées du soir : Giono bien sûr, Alphonse Daudet, Frédéric Mistral... Je l'entends encore, nous lire certains passages de La Charrette bleue de Barjavel, assis sur le banc de galets, devant la maison, quand il ne fredonnait pas des airs de Bizet. Hyperactif infatigable, il s'apaisait ici et ce père là, était mon préféré. Avec son oreille musicale perméable aux sonorités, il prenait même aisément l'accent du midi. Est-ce que ses rêves éveillés d'aujourd'hui le mènent encore parfois du côté de chez Mireille, quand enfin, il n'écoute plus le ronron de la télévision ? Je le lui souhaite, de toute mon âme.

A mon retour à la maison, j'ai terminé Manon des Sources et comme je n'arrivais pas à me passionner par aucun roman téléchargé sur ma liseuse, j'ai finalement décidé de relire les souvenirs autobiographiques de Marcel Pagnol que l'on découvre souvent au collège. Je les avais apprécié sur les bancs de l'école ; ils me revigorent à nouveau d'une sève nourricière et bienfaitrice.

J'aime les récits des enfances d'autrefois qui sentent le grand air, le foin, la terre. Je suis nostalgique d'une vie simple qui malgré sa rudesse, semblait rendre les gens heureux. J'ai souvent pensé à mes racines paysannes durant le confinement. A mes ancêtres du Val de Villé qui suscitent mon admiration et sur lesquels j'écrirai bientôt.

A force de nous avoir conditionné depuis nos jeunes années à réussir nos études pour avoir un métier rémunérateur nous permettant de consommer à loisir, nous avons épuisé notre planète, nous nous sommes épuisés nous-mêmes et quand arrive un virus qui met en péril nos modes de vie, nous nous rendons compte que nous sommes bien pauvres intérieurement...  Notre bonheur, artificiel car dépendant de trop de choses extérieures à nous-mêmes, s’effondre comme un château de carte fragile.
  
Face à la restriction de nos libertés, nécessaire pour limiter la pandémie, beaucoup d'entre nous se sont soudain sentis aussi malheureux que des enfants gâtés injustement privés de dessert. Nos parents, trompés par l'euphorie des années d'après-guerre, éblouis par les miroirs de la société de consommation des années soixante, croyaient que le progrès, le confort matériel assureraient notre bonheur. Comment leur en vouloir ? Ils voulaient le meilleur pour nous, leurs enfants, même si le veau était bourré d'hormones, les fraises de pesticides ! Ils n'imaginaient pas le désastre sur notre santé et sur celle de la planète. 

Aujourd'hui, quel gouvernement, quelle société, aura le courage d'une métamorphose pour éviter le pire ? Moins consommer, c'est mieux pour préserver les ressources de notre terre, éviter d'autres catastrophes sanitaires, climatiques... mais mauvais pour l'emploi déjà terriblement impacté par deux mois d'arrêt de l'économie. Si décroissance il y a, il y aura forcément des drames humains.
Il est bien difficile de résoudre les terribles équations de notre époque !

Alors moi, pour ne plus réfléchir au monde de l'après, je retourne rêver dans la garrigue de Marcel Pagnol, en compagnie des chèvres de Manon.