Affichage des articles dont le libellé est Est-ce que ce monde est sérieux ?. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Est-ce que ce monde est sérieux ?. Afficher tous les articles

mercredi 3 janvier 2024

La mort est un état permanent


Hélène

Et voilà, ce n'est q'une nouvelle année.

Chez toi, il n'y a pas d'années, pas de mois, pas de semaines, pas de jours, pas d'heures, pas de minutes, pas de secondes.

Il n'y a d'ailleurs pas de mètres, pas de centimètres, pas de millimètres.

Il n'y a pas non plus d'hémoglobine, de leucocytes, de plaquettes, de protéines sériques, de gamma globuline, pas de bonne santé, pas de maladie, pas de myélome, pas d'électrophorèse des protéines.

Y a t-il du silence, ou la notion de silence ne veut-elle rien dire ?

Il n'y a pas de bons, pas de méchants, pas de vérité, pas de mensonge, pas de loyauté, pas de trahison, pas d'amis, pas d'ennemis.

Y a t-il de la beauté, ou la notion de beauté ne veut-elle rien dire ?

Y a t-il des émotions, ou se passe t-on de tout sentiment, de tout ressentiment ?

Sans doute n'y a t-il pas de sons, pas de bruit, pas de tumulte, d'agitation, de stress.

Sans doute n'y a t-il pas d'états d'âmes. Y a t-il des âmes ?

Y a t-il des prières ?

Y a t-il des envies, des désirs, de l'abnégation, de la compassion, de la jalousie, de la bienveillance ?

Il n'y a ni amour ni haine.

Il n'y a ni la vie ni la mort, ni le ciel ni l'enfer, mais y a t-il des anges ?

Qu'y a t-il ?

Saloperie de vie, saloperie la mort.

 

 

Je sais que, désormais, vivre est un calembour.
La mort est devenue un état permanent.
Le monde est aux fantômes, aux hyènes et aux vautours.
Moi, je vous dis : " bravo " et " vive la mort ! "


Hubert-Félix Thiéfaine, Alligator 427 (1979)

jeudi 30 mars 2023

Son ombre est celle d’une croix

Ma chère Hélène, en ce jour où tu n'as pas eu 56 ans, une chanson m'a trotté dans la tête toute la journée.
Voici la version de ta chère François Hardy, qui a été enregistrée en 1967, l'année de ta naissance.
J'ai ajouté la magnifique interprétation du regretté Marc Ogeret, insurpassable (1975).

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon, 1946

 

vendredi 3 février 2023

Larmes


Rogier van der Weyden : La Descente de croix (détail), 1435, Museo del Prado

 
 
 

Les larmes de Delphine


Éric Rohmer : Le rayon vert (1986).

 
 
 

Élégie

Quand le fil de ma vie (hélas, il tient à peine !)
Tombera du fuseau qui le retient encor ;
        Quand ton nom, mêlé dans mon sort,
Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ;
Quand une main fidèle aura senti ma main
        Se refroidir sans lui répondre ;
Quand mon dernier espoir, qu'un souffle va confondre,
        Ne trouvera plus ton chemin ;
Prends mon deuil : un pavot, une feuille d'absinthe,
Quelques lilas d'avril, dont j'aimai tant la fleur !
Durant tout un printemps qu'ils sèchent sur ton cœur ;
Je t'en prie : un printemps ! cette espérance est sainte !
J'ai souffert, et jamais d'importunes clameurs
N'ont rappelé vers moi ton amitié distraite ;
Va ! j'en veux à la mort qui sera moins discrète,
Et je ne serai plus quand tu liras : « Je meurs. »

Porte en mon souvenir un parfum de tendresse ;
Si tout ne meurt en moi, j'irai le respirer.
Sur l'arbre, où la colombe a caché son ivresse,
Une feuille, au printemps, suffit pour l'attirer.

S'ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
De cette couleur sombre attriste un temps d'amour,
Dis que c'est par amour que ton coeur l'a choisie ;
Dis que l'amour est triste, ou le devient un jour ;
Que c'est un voeu d'enfance, une amitié première ;
Ah ! dis-le sans froideur, car je t'écouterai !
Invente un doux symbole où je me cacherai.
Cette ruse entre nous encor... c'est la dernière.

Dis qu'un jour, dont l'aurore avait eu bien des pleurs,
Tu trouvas sans défense une abeille endormie ;
Qu'elle se laissa prendre et devint ton amie ;
Qu'elle oublia sa route à te chercher des fleurs.
Dis qu'elle oublia tout sur tes pas égarée,
Contente de brûler dans l'air choisi par toi.
Sous cette ressemblance avec pudeur livrée,
Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi.

Dis que l'ayant blessée, innocemment peut-être,
Pour te suivre elle fit des efforts superflus,
Et qu'un soir accourant, sûr de la voir paraître,
Au milieu des parfums, tu ne la trouvas plus.
Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue ;
Que tu sentis sa trame arrachée à tes jours ;
Que tu pleuras sans honte une abeille perdue ;
Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours.

Qu'avant de renouer ta vie à d'autres chaînes,
Tu détachas du sol, où j'avais dû mourir
Ces fleurs, et qu'à travers les plus brillantes scènes,
De ton abeille encor le deuil vient t'attendrir.

Ils riront : que t'importe ? Ah ! sans mélancolie,
Reverras-tu des fleurs retourner la saison ?
Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison :
Quand tu ne l'aimas plus il fit mal à ma vie.

Enfin, l'été s'incline, et tout va pâlissant :
Je n'ai plus devant moi qu'un rayon solitaire,
Beau comme un soleil pur sur un front innocent
Là-bas... c'est ton regard : il retient à la terre !

Marceline Desbordes-Valmore, vers 1830

 
 
 

Il suffit d'une larme


Jean-Claude Gianadda

 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 

Ne chantez pas la mort


Léo Ferré.

 
 
 
 
 
 

Nous pensons beaucoup à toi. C'est dur d'imaginer que tu n'es plus là. Tu es partout et tu es nulle part. Nous t'envoyons plein d'amour. Tout plein d'amour.

lundi 8 août 2022

Manose

À force de tristesse, on ne sait plus quoi dire.

Mais dans le silence, on peut parfois entendre la voix des anges.

Hélène et sa tante Marie-Rose. Marienbad, 23 avril 1994


Le vent se lève... ! Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre.

Paul Valéry

Marie-Rose Marcou, née Girard, jeune soeur de la Maman d'Hélène, décédée le 8 août 2022, vingt jours après son Papa.

Ses cendres ont été dispersées au Jardin du Souvenir du cimetière Saint-Georges, à Haguenau, le 19 août, comme le furent celles de Christian, feu son mari.

vendredi 5 mars 2021

A Nathalie

 

Assis près d'une cheminée
J'ai vu quatre hommes se lever
La lumière était froide et blanche
Ils portaient l'habit du dimanche
Je n'ai pas posé de questions
À ces étranges compagnons
J'ai rien dit, mais à leurs regards
J'ai compris qu'il était trop tard
Pourtant j'étais au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Mais il ne m'a jamais revue
Il avait déjà disparu
 
Nantes. Barbara

 

Grâce à toi, début 2021, j'avais retrouvé confiance en la possibilité de faire de belles rencontres lors de mes hospitalisations programmées. Je t'avais quitté confiante, patiente, d'une force incroyable quand de ton côté, tu saluais la mienne. 

Je pensais que tu allais très vite rentrer chez toi, ton infection détectée et soignée. Puis démarrer un traitement pour ton lymphome.

Des jours et des jours, tu es restée patiente entre deux examens. Cela me semblait bien long à moi, depuis la quiétude de ma maison retrouvée. Mais tu gardais le cap, acceptant les changements perpétuels de voisine comme un tic tac régulier dans ton parcours de combattante. 

Tu espérais la thérapie nouvelle des CAR T-Cell. Mais il était déjà trop tard : la maladie avait tissé son immense toile d'araignée partout dans ton corps.Ton état s'est dégradé rapidement. En accord avec les médecins et ta famille, tu as été mise sous sédation.

C'est ta fille qui a eu la délicatesse de me le dire par SMS le jour où je rentrais en hématologie pour ma 13e cure.

Cela a été difficile la première nuit, chambre 16, de dormir dans le lit que tu occupais toi, lors de notre séjour commun. Je te revoyais là au même endroit. J'avais l'impression d'être toi.

Je pensais que tu avais été transférée aux soins palliatifs mais j'appris le lendemain, que tu étais en fait tout près de moi, chambre 3. 

Et là, comme une certitude : il fallait que je te dise au revoir, que je te parle dans ton sommeil de Belle au Bois dormant.

J'avais besoin de donner du sens à cette situation tragique, de t'exprimer mon amitié, ma peine et mon admiration pour ton courage.

Malgré l'accord de ta fille, l'aval de la psychologue, une médecin vendredi refusa que j'aille te voir seule, de peur que cela me traumatise. Je pouvais rentrer dans ta chambre, soit avec cette médecin aussi froide qu'un stéthoscope, soit avec ta fille que je devais rencontrer l'après-midi mais qui ne s'est pas manifesté. Je respectai la douleur de ta famille et m’effaçai.

Mon besoin de te parler, sans doute lié à ma forte spiritualité m'a semblé incompris dans ce monde aseptisé de l'hôpital où la mort fait désordre. J'avais dit à cette médecin que j'étais croyante et que je n'avais pas peur de la mort. Je t'avais vu paisible, par le hublot de ta chambre et cette vision ne m'avait pas terrorisée, bien au contraire ! Tu étais si belle, ma douce Nathalie, comme une enfant auquel j'aurais aimé chanter une berceuse.

 Ma démarche pourtant pure et sacrée, semblait incomprise, suspecte. Toutes ces précautions devenaient franchement ridicules, humiliantes alors qu'en permanence, je suis parquée à côté d'autres souffrances dans ces chambres doubles. Là, les médecins n'ont pas peur que cela m'angoisse ou me déprime !

Alors la colère m'a prise. Me prenait-on pour un ange de la mort, prêt à t'étouffer avec un oreiller ? Après tout, je pouvais très bien te parler ailleurs que dans ta chambre puisque ton âme devait déjà un peu quitter ton corps de temps en temps. 


Je suis donc sortie sous le préau, dehors. Et là, masquée, j'ai déambulé en te parlant, me souvenant combien toi-même tu aimais marcher. Les paroles venaient toutes seules. Je t'ai surtout dit que tu pouvais partir maintenant, que tous ceux que tu aimais t'en donnaient l'autorisation. Que je n'étais pas loin pour t'aider à lâcher prise. Je suis retournée dans ma chambre, épuisée. Soulagée. 

Le samedi matin, l'interne de garde me donna enfin l'autorisation de te voir, même seule. Je pouvais aller dans ta chambre avec un infirmier que j'apprécie particulièrement et il m'aurait laissé seule un court instant. 

En paix, je me promenais dans le patio quand une aide soignante rentra dans ta chambre avec un drap blanc. C'était l'heure de ta toilette, il me faudrait encore un peu patienter.

Une demi-heure plus tard, alors que je demandai enfin à aller te voir, j'appris que tu venais de t'éteindre dans les bras de Sandra, l'aide-soignante la plus rassurante du service. Le drap qu'elle rentrait dans ta chambre, était en fait ton linceul...

Tu es partie le jour de la sainte Aimée. Et c'est vrai que tout le monde semblait t'aimer, chère Nathalie. Tu étais une personne tellement vivante, pétillante, débordante d'attention et d'énergie pour tes proches, tes amis. Pourquoi toi, si vite, si tôt ?

J'ai eu du mal à apprécier mes deux voisines successives durant ce séjour. Elles semblaient tellement insipides à côté de toi. Pourtant jeunes, elles ne brûlaient d'aucun feu intérieur, d'aucune passion. Elles semblaient déjà mortes alors qu'il y avait tant de vie en toi...

Peu après ton décès, j'ai eu la chance de partager un moment d'échange avec ta fille. Une jeune femme de trente ans, posée, mature. Inutile de dire que tu as semé de belles graines à ta ressemblance dans cette fille. Comme toi, je pense qu'elle va porter tout le monde pour que la vie continue. J'ai deviné derrière le masque, le même sourire généreux que le tien. Je me suis dit qu'un jour aussi, ma fille saurait continuer la route sans moi. Cela m'a rassuré.

Le samedi soir, à la télévision, passait le Lundi au soleil de Claude François que tu chantais pour te donner du courage avant les examens médicaux stressants. Ta façon depuis le ciel, j'en suis sûre, de dire merci à ta petite compagne de galère dont la mission peut-être était d'être là, juste devant ta porte au moment où tu t'envolais vers la Lumière.


Sois en paix, comme je le suis.

Parmi les gens qui me soutiennent, j'ai une amie de longue date qui se prénomme comme toi...


 

lundi 30 novembre 2020

Refuge

 " Vivre ici n'apporte rien à la communauté des hommes, l'expérience de l'ermitage ne verse pas son écot à la recherche collective sur les moyens de faire vivre les gens ensemble."

 Dans les forêts de Sibérie.

Récit graphique d'après le roman de Sylvain Tesson

Dessins de Virgile Dureuil

Chaque fois que je rentre d'un séjour plus ou moins traumatique à l'hôpital, je retrouve ma maison avec gratitude et m'y réfugie pour récupérer mes forces vives. Elle est ma cabane à l'orée du bois, mon havre de paix. Bien à l'abri des douleurs du monde, je m'autorise le droit de ne penser à rien d'autre que d'aller mieux.

J'attends que les globules blancs remontent, que les nausées et angoisses s'estompent. Je retrouve le sommeil peu à peu. J'oublie la voix et le visage des autres malades, les échanges stériles, les blessures...

J'ai bénéficié d'une chambre seule cette fois-ci à laquelle je me suis accrochée presque jusqu'au bout ; je n'ai pu échapper à un déménagement express en chambre double, cinq heures avant mon départ !

 "En route les Dalton, vous changez d'adresse !" 
(Tortillas pour les Dalton ; Lucky Luke n°31)

 Au pire moment, car le quatrième jour de chimio est le plus épuisant, sans dose de cortisone le matin pour compenser la fatigue.

Ces dernières heures ont été interminables à guetter le goutte à goutte des chimios, à supporter le ronron d'une télé que ma voisine n'écoutait même pas alors que je voulais dormir... et à m'angoisser car cette patiente avait le droit exceptionnel de recevoir la visite de son mari, un chevalier particulièrement mal masqué.

J'ai quitté l'hôpital à la limite de la décomposition, remerciant le ciel de ne pas avoir subi cette voisine durant tout mon séjour.

Décidément, je n'ai jamais aimé la vie en groupe mais cette maladie, ce traitement sont en train de me rendre complètement misanthrope et de plus en plus indifférente au devenir des hommes. J'ai fini de m'illusionner sur beaucoup de mes contemporains. Mieux vaut passer sa route, parfois. A condition d'en avoir le choix.

Promis, j'arrête de ronchonner car cette 11e cure s'est achevée sur une bonne nouvelle, annoncée par un jeune interne enjoué et souriant. Tous ces efforts ne sont pas vains et sur le graphique de mes analyses, la maladie ne ressemble plus à un pic mais à une douce colline. A l'image de l'endroit où ma vie se love, bien au chaud, en attendant Noël.

samedi 31 octobre 2020

La peur du vide

  Ce virus, Covid, a été baptisé d'un nom qui rime avec vide. Tout un symbole...

Qui ne se sent pas vidé en ce moment, en manque d'énergie ?

Qui ne ressent pas l'angoisse du vide, du trou noir ?

Qui n'est pas déprimé par cette absence de vie sociale, amicale, familiale ?

Comment combler ce néant qui nous met brutalement devant la vacuité de nos existences ?

J'ai beau puiser au fond de moi les ressources nécessaires pour résister, cela commence à faire long.

Tellement long, que je me demande quelle métamorphose sera au bout du chemin...


Quelle humanité demain après cet interminable et douloureux passage ? 

Sous les feuilles et les branches mortes, se prépare une terre nouvelle, fertile, et cette idée me donne du courage pour les semaines à venir. 

Puissions-nous avoir la sagesse de la nature et faire fleurir le meilleur de nous-mêmes après cette hibernation forcée.  

J'en doute en constatant chaque jour, la folie des hommes.


samedi 10 octobre 2020

Humeur du soir, chambre 12

 Octobre, la télé à l'hôpital

Dans les chambres, parfois, la télé diffuse son éclat blafard. A l'hôpital, c'est elle qui fait le plus pitié. Sa lividité, son débit hystérique, les propos débités : la télé est malade.

Comment des établissements aussi réputés que les hôpitaux français, œuvrant à la reconstitution du patrimoine cérébral, neurologique et cognitif de grands blessés, peuvent-ils autoriser que les patients, après les séances de rééducation menées par les meilleurs praticiens, aient le droit de regarder la télé, c'est-à-dire obtiennent le loisir de ruiner tous les efforts de reconquête par l'ingurgitation d'un flux de débilités ?

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation (2017).

 

Vous et moi, nous sommes des êtres délicats, nés dans un peuple de brutes. C'est pour cela que nous sommes des solitaires. 

Amélie Nothomb, Les Aérostats (2020).

 

 Autant chez moi je guette avec impatience, fébrilité, la venue des bêtes sauvages qui me font toujours la joie de leurs visites.

Chevreuil prudent

 Geai des chênes espiègle et bondissant

Musaraigne me guettant du coin de l'oeil... 

Autant à l'hôpital, je surveille avec anxiété l'arrivée d'une éventuelle voisine après le départ de la précédente qui domptait son angoisse légitime à dose de Cnews, BFM et Tf1.

De quoi faire de lourds dommages au cerveau (en tout cas au mien).


 Elle avait besoin d'un bruit de fond... De beaux reportages animaliers, touristiques, culturels, des films drôles, je n'aurais pas dit non. Mais tant de débats houleux pour ne rien dire, de séries mal jouées et vulgaires. Quelle tristesse de soigner sa détresse avec ça...

Elle n'a pas voulu entendre mon besoin de repos expliqué sans doute de manière trop timide. Elle avait subi le choc de l'annonce de sa maladie, à 72 ans. Elle n'était sensible qu'à son propre malheur. Cela peut se comprendre même si cela m'a affecté de partager mon espace avec une personne si peu consciente de ce que je subissais depuis 2012. Particulièrement ces traitements qui m'obligent à ces cohabitations à perpétuité. Passons...

Alors après son départ, j'ai dévoré le dernier Amélie Nothomb. Une auteure que j'aime écouter mais dont les romans me déçoivent souvent. Après toutes les inepties audiovisuelles imposées, je pensais que même un livre d'Amélie Nothomb aurait les ors des chefs d’œuvre. Et bien non seulement, j'ai aimé son histoire particulière, son style dépouillé, mais aussi trouvé quelques pépites qui m'ont consolée.

Je me couche avec l'impression au moins de ne pas avoir perdu ma journée à attendre une chimio qui n'arrivait pas en compagnie de commentateurs plus ou moins avisés sur la crise du Covid.

Je sais que demain, j'aurai du mal à ne pas frémir à la moindre agitation dans le couloir, à sursauter aux coups sur la porte de peur qu'ils soient l'indice d'une hospitalisation en urgence dans ma chambre 12.

Je sais que demain, je deviendrai chevreuil, l'oreille aux aguets, terrorisé par les bruits de chasseur. Je ne pourrai pas fuir pour me cacher mais ne risquerai pas non plus la mort, comme lui !

Je suis là au contraire pour me soigner, rester vivante et c'est moi peut-être qui sortirai les armes pour défendre mon territoire de tranquillité, vital, indispensable.

jeudi 4 juin 2020

Petite chronique sur un air provençal



C'est après avoir revu la trilogie marseillaise (Marius, Fanny, Cesar) que j'ai eu envie de lire Jean de Florette et Manon des Sources de Marcel Pagnol. Je connaissais leur adaptation cinématographique par Claude Berry, servie par une distribution exemplaire : Gérard Depardieu, Daniel Auteuil, Yves Montand, Emmanuelle Béart. J'ai adoré les romans davantage encore.

Jean de Florette était à mes côtés, quand dans mes veines coulait pour la 7e fois, l’élixir chimiothérapique qui permet d'anesthésier ma maladie. Sa quête désespérée d'une source d'eau a occupé mes longues journées de traitement, hydratée par perfusion quand lui se desséchait au soleil. Inquiète d'avoir à partager ma chambre, je me faisais penser à Ugolin et au Papet, prêts à tout pour conserver leur territoire. 

J'ai connu autrefois la Provence des terres arides, pas loin de Vaison-la-Romaine où grandissaient mes années, au coeur d'étés craquelés de soleil. Nous passions des vacances dans un petit village au nom magnifique de Saint-Roman-de-Malegarde qui faisait partie de notre histoire familiale. Louis, mon grand-père maternel avait quitté clandestinement l'Alsace en 1940, se refusant à servir l'armée allemande. Malgré le danger, ma grand-mère avait décidé de partir avec lui, et d'emmener ma mère Odette, qui avait à peine 5 ans. Une épopée incroyable à travers la France qui les avait mené dans ce village où des décennies plus tard, ma mère retrouvait ses amis d'enfance, paysans méridionaux chaleureux et hauts en couleur. Ils étaient pour nous, des sortes d'oncles et tantes. Symboliquement, c'est dans l'église de ce village qui nous nous sommes mariés en 1994.

Avec mon père, nous partagions l'amour des écrivains de la Provence dont la poésie enluminait les heures lourdes de la sieste ou les veillées du soir : Giono bien sûr, Alphonse Daudet, Frédéric Mistral... Je l'entends encore, nous lire certains passages de La Charrette bleue de Barjavel, assis sur le banc de galets, devant la maison, quand il ne fredonnait pas des airs de Bizet. Hyperactif infatigable, il s'apaisait ici et ce père là, était mon préféré. Avec son oreille musicale perméable aux sonorités, il prenait même aisément l'accent du midi. Est-ce que ses rêves éveillés d'aujourd'hui le mènent encore parfois du côté de chez Mireille, quand enfin, il n'écoute plus le ronron de la télévision ? Je le lui souhaite, de toute mon âme.

A mon retour à la maison, j'ai terminé Manon des Sources et comme je n'arrivais pas à me passionner par aucun roman téléchargé sur ma liseuse, j'ai finalement décidé de relire les souvenirs autobiographiques de Marcel Pagnol que l'on découvre souvent au collège. Je les avais apprécié sur les bancs de l'école ; ils me revigorent à nouveau d'une sève nourricière et bienfaitrice.

J'aime les récits des enfances d'autrefois qui sentent le grand air, le foin, la terre. Je suis nostalgique d'une vie simple qui malgré sa rudesse, semblait rendre les gens heureux. J'ai souvent pensé à mes racines paysannes durant le confinement. A mes ancêtres du Val de Villé qui suscitent mon admiration et sur lesquels j'écrirai bientôt.

A force de nous avoir conditionné depuis nos jeunes années à réussir nos études pour avoir un métier rémunérateur nous permettant de consommer à loisir, nous avons épuisé notre planète, nous nous sommes épuisés nous-mêmes et quand arrive un virus qui met en péril nos modes de vie, nous nous rendons compte que nous sommes bien pauvres intérieurement...  Notre bonheur, artificiel car dépendant de trop de choses extérieures à nous-mêmes, s’effondre comme un château de carte fragile.
  
Face à la restriction de nos libertés, nécessaire pour limiter la pandémie, beaucoup d'entre nous se sont soudain sentis aussi malheureux que des enfants gâtés injustement privés de dessert. Nos parents, trompés par l'euphorie des années d'après-guerre, éblouis par les miroirs de la société de consommation des années soixante, croyaient que le progrès, le confort matériel assureraient notre bonheur. Comment leur en vouloir ? Ils voulaient le meilleur pour nous, leurs enfants, même si le veau était bourré d'hormones, les fraises de pesticides ! Ils n'imaginaient pas le désastre sur notre santé et sur celle de la planète. 

Aujourd'hui, quel gouvernement, quelle société, aura le courage d'une métamorphose pour éviter le pire ? Moins consommer, c'est mieux pour préserver les ressources de notre terre, éviter d'autres catastrophes sanitaires, climatiques... mais mauvais pour l'emploi déjà terriblement impacté par deux mois d'arrêt de l'économie. Si décroissance il y a, il y aura forcément des drames humains.
Il est bien difficile de résoudre les terribles équations de notre époque !

Alors moi, pour ne plus réfléchir au monde de l'après, je retourne rêver dans la garrigue de Marcel Pagnol, en compagnie des chèvres de Manon.

mardi 28 avril 2020

Hauts les masques !


Est-ce à force de porter un masque pour sortir, que je me sens comme bâillonnée ? En tout cas, j'arrive difficilement à poser des mots sur le moment que nous vivons. J'essaie de tenir bon, c'est tout.

Durant les six jours de ma cure thérapeutique, je n'ai vu aucun visage sans protection, aucun sourire de Joconde. Et quand je regardais les informations, encore des masques, des blouses, des lits en réanimation ! Lors de mes deux autogreffes (en 2012 et 2016), j'avais déjà souffert de cette absence de figures humaines expressives mais là, cela m'a semblé plus difficile à vivre, sans doute en raison du contexte. 
Le monde extérieur ressemble maintenant à celui que je connais bien en hématologie. Partout des effluves de gel hydroalcoolique, des paroles prononcées derrière des écrans ouatés ou des parois en plexiglas. Où commence et s'arrête l'hôpital ?

Heureusement, depuis le retour chez moi, que je vis chaque fois comme une petite résurrection, certains plaisirs simples me mettent à nouveau en joie et m'aident à oublier le reste. Le réveil des oiseaux au petit jour, la première tartine de pain grillé, l'odeur mêlée des lilas et des muguets ivres de soleil, le marathon des merles qui se pressent avant la nuit, une pièce de Feydeau dans la collection "Au théâtre ce soir"...

 
Mais sans crier gare, l'angoisse refait bien vite surface, accentuée je pense, par les élixirs qui circulent dans mes cellules. Je suis incapable de réfléchir, de donner des nouvelles. Mon cerveau est comme anesthésié. Ailleurs...

Je fuis dans la lecture facile des romans sentimentaux surannés, la redécouverte des classiques de la littérature les moins anxiogènes possibles... et l'arrachage des pissenlits ! Un peu de jardinage sans prétention car même planter me stresse. Comme je ne suis pas une experte, je trouve cela vite compliqué et cela me détend beaucoup moins que d'observer ce qui pousse spontanément.

La végétation est devenue envahissante et nous avons du mal à faire face devant tout ce qu'il faudrait tailler, débroussailler. Est-ce si important ? Je trouve que la nature a bien raison de se montrer exubérante, libre, rebelle. Il sera toujours assez tôt pour la martyriser, quand nous serons redevenus des humains sûrs de nous. 


 
Les écureuils vivent au fond des bois, les bienheureux. Durant mon séjour hospitalier, certains étaient à mes côtés : belle carte aquarellée envoyée par mon amie Nat, ma mascotte en peluche, Spip (l'écureuil de Spirou), et un dessin signé de Lydia, mon interne préférée, auquel j'ai rajouté un arbre...

 

Sans oublier celui offert par Eve, une autre patiente brodeuse, qui avait confié aux infirmières, ce cadeau à mon intention. Que de créativité et de bienveillance en hématologie !
  

 
Même derrière un masque, nous pouvons garder ce qui fait le sel de la vie : les échanges, les rencontres, l'amour des autres. En ces temps bouleversés, nous avons plus que jamais besoin de la grandeur des hommes.




vendredi 10 avril 2020

Rêverie d'une promeneuse solitaire

Madame rêve ad libitum
Comme si s'était tout comme
Dans les prières
Qui emprisonnent et vous libèrent
Madame Rêve (Alain Bashung /Pierre Grillet) 
  
Depuis le confinement, j'ai du mal à me lever le matin, plongée dans des rêves qui défilent comme un film. J'ai envie de poursuivre l'histoire, de ne pas me réveiller dans ce monde d'incertitudes et de peurs.

L'épée de Damoclès du myélome multiple était déjà bien lourde au-dessus de ma tête. Avec ce virus incontrôlable qui plane, j'ai maintenant l'impression d'être menacée par toute une armée. Mes petits globules blancs qui remontent de moins en moins vite après chaque cure de chimiothérapie, sont des soldats perdus d'avance. Comment ne pas être terrorisée ? J'ai beau avoir la foi, celle qui soulève les montagnes, je m'attends au pire et je crains de retourner à l'hôpital après Pâques. Serai-je vraiment protégée ?

J'ai cessé de trop regarder les informations, de parcourir facebook... Je fuis au plus profond de moi-même. Là où j'ai souvent trouvé les ressources nécessaires à mon équilibre. J'alterne les activités qui me conviennent le mieux, en compagnie d'objets qui sont en quelque sorte mes doudous réconfortants depuis toujours : livre, aiguille à broder, harpe.

Sur un air de Schumann, je rêvasse dans le journée, puisant dans mes souvenirs, la force de vivre ces moments difficiles.

Lors de mes promenades dans le jardin, je me nourris de la sève de la nature qui explose en bouquets multicolores. Les fleurs du printemps, insolentes de beauté, se moquent bien de nos malheurs. Elles respirent un air un peu plus pur et s'épanouissent d'aise.

  

L'air du soir embaume la violette, quand enfin, le lotissement commence à faire silence, après la frénésie d'activités qui s'empare de la plupart des confinés. Les pelouses n'auront jamais été autant tondues, les terrasses aussi blanches !

Moi qui rêvais d'un moment de pause pour tous. De présences discrètes des autres occupés à méditer, lire, prier. Et à se remettre en question...

Ce confinement ne modifie pas vraiment les habitudes ; il aurait même tendance à conforter chacun d'entre nous dans ses modes de fonctionnement. Les m'as-tu-vu se produisent sur leurs balcons ou se répandent en annonces, conseils (plus ou moins judicieux) sur les réseaux sociaux. Les humbles s'occupent des courses des personnes isolées, sans le faire savoir. Il y a des commerçants dévoués qui fournissent tout ce dont nous avons besoin pour survivre, des soignants et aidants magnifiques, et parallèlement des irresponsables dont le comportement ne fait pas honneur aux humains que nous sommes.

Et il y a mes écureuils qui ne se doutent de rien, et que je vous montre cette fois-ci en vidéo. Ils sont moins présents ces derniers jours, penchés sans doute au-dessus du berceau de leurs petits. 



Accompagnée par les merles virtuoses, je sillonne dans les allées sans faire de bruit et je rêve à toute cette éclosion de vie au creux des arbres ou dans des nids cachés, bien à l'abri des hommes.


Ce sont mes prières du soir, ces pas dans un cloître cistercien imaginaire à l'heure où sonne l’angélus au clocher du village. Ad libitum...

vendredi 3 avril 2020

Joyeux anniversaire Madeleine !



Nos anniversaires très rapprochés, tombent tous les trois en plein confinement. 
Impossibilité de nous réunir autour d'un gâteau illuminé de bougies pour fêter les 24 ans de Madeleine, aujourd'hui. 
Nous sommes tristes bien qu'ayant conscience qu'il existe des épreuves plus graves en ce moment.

Le plus beau cadeau à faire à ceux qu'on aime, c'est de ne pas tomber malade et de protéger les autres en sortant le moins possible en pratiquant les gestes barrière.

La séparation sera longue. Quand nous aurons traversé ce gué dangereux, nous nous retrouverons enfin. Changés, conscients de nos fragilités, de nos erreurs d'avant. 

Meilleurs ? J'ose l'espérer.

Et nous commanderons une avalanche de pâtisseries écœurante de gourmandises !

 

A toi, Madeleine, je t'envoie tout mon amour de maman. Tu sais bien qu'il voyage tous les jours vers toi, sans attestation de déplacement dérogatoire.

Tu prépares ton concours d'internat dans ce climat si particulier où des gens meurent et révèlent la fragilité d'un système de santé dont tu as pris conscience des limites durant tes études. 
Continue cependant à croire en toi, en ton futur métier qui est le plus beau du monde. Tu seras une bonne soignante dans un monde qui ne sera plus le même...

Meilleur ? J'ose l'espérer.

Que cette période de confinement, soit pour tous une période de réflexion sage, de remise en question positive. 

Je me rends compte que j'ai une longueur d'avance sur beaucoup d'entre vous, habituée depuis des années à manipuler masques et gels hydroalcooliques et à vivre plus ou moins confinée. Il y a tant de choses à faire, à découvrir, à apprendre, même entre quatre murs. Pour peu évidement, qu'il y ait autour de soi, des gens attentionnés, compréhensifs et respectueux.

mercredi 18 mars 2020

Cigales et fourmis

Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

 Blaise Pascal


J'ai mal à la terre de mes ancêtres quand je vois l'attitude de beaucoup de mes compatriotes dans ce moment où il faudrait faire preuve de calme, de solidarité, d'intelligence.

Il y a les fourmis qui font des réserves excessives de nourriture, de bouteilles d'eau, d'essence. Elles veulent rester à l'abri sans avoir à sortir de chez elles pendant de nombreuses semaines mais se mettent en danger dans des supermarchés où les gens s'entassent, se frôlent, sans respecter les consignes barrières. Il faut remplir le caddie, c'est une question de survie ! Les magasins resteront pourtant ouverts durant le confinement. Le personnel de la grande distribution qui travaille dans des conditions difficiles et anxieuses pour satisfaire nos besoins de ravitaillement, mériterait plus de reconnaissance et de savoir-vivre de la part des consommateurs qui se comportent parfois de manière très incivile.

Les élèves sont privés d'école et cela complique bien la vie des familles. Cette mesure d'éviction existe pour limiter la propagation du virus. Beaucoup semblaient ne pas l'avoir compris samedi où il y avait des familles entières faisant leurs courses, comme si un des parents ne pouvait pas rester à la maison avec les enfants pour limiter les risques de contamination. Pourquoi réduire ses petits plaisirs personnels (la sacro-sainte messe de la consommation du week-end) au nom du bon sens collectif ?  

Parce que les fourmis, sont aussi cigales. Elles font des stocks de nourriture pour se rassurer mais veulent aussi continuer à s'amuser. Plus de restaus, de cinés, qu'importe : on s’agglutine sur les plages, dans les parcs. Il fait si beau ! Dehors, on ne risque rien... même collés les uns aux autres. 

Il faut dire aussi qu'on a concentré les populations dans des appartements exigus construits vite faits, au cœur de mégapoles de béton, qui ne donnent guère envie de rester chez soi. Cette crise sanitaire révèle aussi un profond malaise urbain. Hier, les parisiens fuyaient les logements étriqués de la capitale, propageant probablement à la vitesse du TGV, le virus dans d'autres régions.

Alors oui, je suis en colère. 
  • Parce que ces inconscients vont peut-être indirectement tuer mon père ou ma mère âgés. 
  • Parce que ces irresponsables me poignardent dans le dos, moi la fragile aux défenses immunitaires amoindries. Avoir résisté au myélome au prix de bien des sacrifices pour succomber au Covid-19, ça ne serait pas de chance.
  • Parce que ces égoïstes mettent en danger la vie des médecins et personnels hospitaliers, menacent ma fille et son ami, jeunes soignants dont c'est une terrible épreuve en plein cœur de leurs études.

Dans ma détresse, je pense à vous, mes chers parents qui avez connu la guerre. Suzanne qui, faute de mieux, donnait de l'eau de pluie à son petit Serge, sur la route de l'exode. Odette, si petite, quittant l'Alsace clandestinement avec ses parents, avec pour seul bagage, plusieurs couches de vêtement superposées. Marcel, dormant avec ses sœurs sur un matelas de charbon dans la cave, de peur des bombardements. Victorine partant à vélo durant trois jours à la recherche de quelques œufs...

Vous me donnez l'exemple. Vous avez connu des épreuves terribles. La nôtre est simplement de rester chez nous, à nous occuper. Est-ce si difficile que cela de fuir pour une fois, tant d'agitations inutiles ?

lundi 24 février 2020

En quarantaine



Foule portant des masques, personnel médical en combinaisons protectrices, chambres stériles : depuis l'épidémie du coronavirus COVID-19, ces images ont envahi les médias et entretiennent nos inquiétudes devant l'incontrôlable.

Tous les malades immunodéprimés, en aplasie, soignés pour un cancer hématologique, savent ce que c'est que de devoir sortir avec un masque ou de rester dans une chambre séparée du monde par un sas, avec uniquement des rares visites de personnes masquées.

Je ne peux qu'éprouver de la compassion pour les victimes du coronavirus et pour tous ceux qui restent confinés chez eux dans l'espoir d'y échapper. Je célèbre leur courage et celui des médecins qui soignent dans des conditions difficiles, au péril de leur vie. Particulièrement dans la ville de Wuhan.


En revanche, j'ai été un peu agacée par un reportage au journal télévisé de France 2 sur une étudiante normande qui faisait partie des premiers français rapatriés volontaires en provenance de Wuhan. Je pouvais comprendre l'émotion de cette jeune femme qui retrouvait ses parents après 14 jours d'incertitude sur son sort, et des semaines de tension nerveuse en Chine. 

 

Mais elle présentait sa mise en quarantaine à Carry-le-Rouet, comme quelque chose de terrible alors qu'elle avait bénéficié de conditions d'hébergement agréables (il me semble), dans un environnement magnifique et d'activités détente variées (pratiquées avec masque, certes !)
Les périodes d'isolement dans sa chambre semblaient l'avoir traumatisée à vie. Dans quel état aurait-elle été si elle avait été mise en quarantaine dans une chambre close au service hématologique d'Amiens où en raison de travaux, on ne peut pas voir dehors ? Des tas de patients vivent cela, y compris des jeunes de son âge. Certains durant des mois et en subissant un traitement lourd. Mais les médias ne sont pas là pour les interviewer à leur sortie.

Je suis sûre que cette étudiante va mûrir et qu'un jour, elle comprendra sa chance d'avoir été si bien traitée à son retour en France. Et que peut-être, elle regrettera de s'être livrée ainsi à des journalistes comblés d'avoir trouvé une pauvre innocente pour la séquence émotion du JT. 

Dans quelle mesure, d'ailleurs, les propos diffusés étaient-ils fidèles à ses véritables ressentis, peut-être plus nuancés ? Depuis mon expérience télévisuelle du Concert de Noël, j'ai pris conscience que les reporters peuvent accentuer le pathos des témoignages en sélectionnant les séquences filmées les plus susceptibles de plaire au grand public.

Il aurait peut-être été plus judicieux de diffuser d'autres points de vue complémentaires... ou peut-être aucun ! Je remarque que très souvent maintenant, les journalistes se contentent d'interroger des gens sur n'importe quel évènement qui survient au lieu de faire leur véritable travail d'information, de mise en perspective, etc.

Alors, je vais faire comme le chanteur Philippe Katerine, couper le son... et aussi l'image. Et bouder de plus en plus le show des informations du 20h.