La descente de croix telle qu'on la représente habituellement n'est pas décrite dans les Évangiles, ni ce qui passe avant la mise au tombeau. Elle constitue pourtant un sujet iconographique abondant (Elle est notamment le thème de la station XIII des chemins de croix). Au fil des siècles, l'iconographie religieuse a comblé ce vide : Pietà, Lamentations, Transport au tombeau... Créée pour la chapelle Capponi à Florence, la Déposition de Pontormo, œuvre insigne et toute en ambiguïté du maniérisme florentin, s'inscrit dans cette évolution. Je l'évoque ici car il s'agissait du tableau préféré d'Hélène. Elle l'a vu en 1990, peu après la fin de ses études d'histoire de l'art, et a décrit l'émotion indélébile qu'elle a ressentie à sa vue.L'an 33
La mort de Jésus
Marie de Magdala (Marie-Madeleine) et la main gauche du Christ mortÀ midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte : « Éloï, Éloï, lama sabaqthani ? » ce qui signifie « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : « Voilà qu'il appelle Élie ! » Quelqu'un courut, emplit une éponge de vinaigre et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire en disant : « Attendez, voyons si Élie va le descendre de là. » Mais, poussant un grand cri, Jésus expira. Et le voile du Sanctuaire se déchira en deux du haut en bas. Le centurion qui se tenait devant lui, voyant qu'il avait ainsi expiré, dit : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. » Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, et parmi elles Marie de Magdala, Marie, la mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui le suivaient et le servaient quand il était en Galilée, et plusieurs autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem.
L'ensevelissement
La chapelle Capponi et son décor (1526-1528)
Dans le contexte troublé de la sixième guerre d'Italie, Ludovico di Gino Capponi (1482-1534), banquier et homme politique florentin, acquiert en 1525 une chapelle dans l'église Santa Felicita de Florence, construite par Filippo Brunelleschi vers 1420, pour en faire un chapelle funéraire pour lui et sa famille. Il charge Jacopo da Pontormo de la restaurer et de la décorer. La fresque du plafond représentait Dieu le Père mais elle a été perdue. La voûte est décorée de quatre écoinçons représentant les Évangélistes. Une fresque représentant l'Annonciation se trouve sur la droite, et face à soi en entrant, le retable la Déposition, huile sur bois de 313 × 192 cm, enserrée dans son imposant cadre doré.
Ainsi, le retable ne représenterait pas une scène précise, mais différents moments ayant suivi la mort du Christ : la Déposition, une Pietà « dissociée » et la Séparation du fils et de la mère. Le spectateur a l'impression d'intervenir en plein milieu du déroulement de cette scène et de l'interrompre. Les deux porteurs semblent cesser d'accomplir leur besogne, le visage tourné vers celui-ci. En outre, on ne sait pas s'ils apportent le corps vers la mère ou s'ils le lui retirent, et ce corps paraît ne rien peser. Sans doute s'agit-il d'un mouvement contradictoire, d'une indécision.
La coupole de la chapelle était ornée à l'origine d'une fresque représentant Dieu le Père les bras grands ouverts. Si l'on considère que Jésus n'est pas porté par Joseph et Nicomède mais par deux personnages qui pourraient être des anges, et que rien ne semble leur peser, le mort ne serait-il pas prêt à s'élever ? Sa main gauche, occupant le centre du retable, est portée vers le haut.
Ainsi, l'iconographie du panneau reposerait sur plusieurs actions contradictoires combinées : à la fois une Descente de la croix, un Transport vers la Vierge, un Transport au tombeau, une Mise au tombeau et une Élévation vers le Trône de Grâce, qui suggère la Résurrection. Le corps du Christ est abaissé vers le tombeau et élevé vers le ciel, mort mais bientôt vivant.
L'AnnonciationHélène à Florence, mardi 10 et mercredi 11 avril 1990
Enfin un émerveillement devant les tableaux des maniéristes. Ils ne sont pas en restauration ! Pontormo, A. Sarto, Rosso : les couleurs ont vraiment cette acidité dont on parle. Avec quelle subtilité les couleurs se marient, s'opposent ! Les scènes sont angoissées au possible, les personnages étranges...
C'est la plus belle période de la peinture italienne. Je n'aime Raphaël, Michel-Ange, Botticelli que quand ils annoncent le Maniérisme. Je ne les aime que par rapport au Maniérisme.
On entre, il est tout de suite à droite (je ne suis même pas allée plus loin dans l'église). J'ai pris une photo (qui sera sans doute ratée), comme pour avoir une trace de cette émotion qui est née en moi devant ce tableau. C'est une peinture aérienne, légère et à la fois pesante parce qu'elle fait naître en nous un certain malaise.
J'aurais pu voir le tableau une seconde fois, mais il y avait un enterrement dans l'église. Dommage. En tout cas, c'est vraiment la seule chose qui me donne envie de retourner à Florence. À ne pas oublier. C'est juste après le ponte Vecchio, direction palais Pitti.
(N.B. C'est mieux d'avoir laissé la Déposition dans son cadre initial. Dans un musée, peut-être perdrait-il tout de sa magie. Les autres tableaux maniéristes des Offices sont peut-être lésés par rapport à celui-ci.).
Trente ans plus tard, nouveau commentaire d'Hélène
Découvrir des périodes plus méconnues de la peinture italienne. Piero della Francesca, où les personnages semblent figés dans une sorte de silence spirituel. Les couleurs acides des peintres maniéristes et leurs étranges compositions. Le peintre Pontormo reste un de mes préférés. J'ai une tendresse pour ses personnages à drôle de bouille, dans des vêtements aux plis étranges, improbables et aux contrastes osés de couleurs (rose, vert pale, jaune). Une palette…
Je lui dois ma plus forte émotion artistique.
À Florence, dans la chapelle Capponi. Est-ce de le découvrir in situ et non dans un musée qui m'émeut à ce point ?
Je suis en voyage organisé par ma tante avec une compagnie de bus et accompagnée de ma meilleure amie de l'époque, Nat [...].
Et là une émotion soudaine me prend à la gorge. Les larmes me montent un peu aux yeux mais j'ai plutôt une sorte d'extase mystique. Un truc fort, quasi surnaturel. Et comme j'étais très secrète, me cachant derrière mes connaissances, je ne dis rien à Nat et me cache derrière mon appareil photo qui a eu le mérite de fixer sur la pellicule argentique cette rencontre. Mauvais mais précieux cliché.
Photo prise le 30 mars 2022, jour des 55 ans d'Hélène, par Madeleine.
Quand j'étais en aplasie, j'ai souvent pensé à ce tableau où les personnages flottent dans un espace indéfini, en soutenant un Christ aérien.
Quelque chose de doux, d'aérien, d'apaisant.
C'est une déposition mais le Christ semble être plus endormi que mort et les anges semblent vouloir rendre son ascension douce, lente. Une sorte de berceuse pour un défunt.
C'est comme cela que j'imagine la mort.
De ballet funèbre tout en retenue, comme au ralenti dans des postures déséquilibrées par la lenteur.
Le Christ semble lourd.
Le temps de la montée semble infini.
16 mars 2022, une prière dite par le pape François
Au moment où je réfléchissais à la manière de présenter le sujet de cet article, j'ai entendu à la radio la prière que voici. J'ai eu tout de suite envie de l'ajouter.
À l'issue de l'audience générale hebdomadaire du mercredi 16 mars 2022, le Saint-Père a lu une prière composée par Mgr Domenico Battaglia, l'archevêque de Naples.
Lors des bombardements, une femme prie à Kiev. © AFP - DANIEL/ LEAL
« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de nous, pécheurs !
Seigneur Jésus, né sous les bombes de Kiev, aie pitié de nous !
Seigneur Jésus, qui est mort dans les bras de sa mère dans un bunker de Kharkiv, aie pitié de nous !
Seigneur Jésus, envoyé au front à vingt ans, aie pitié de nous !
Seigneur Jésus, qui voit encore des mains armées à l'ombre de ta croix, aie pitié de nous !
Pardonne-nous, Seigneur,
Si, non contents des clous avec lesquels nous avons percé ta main, nous continuons à boire le sang des morts déchirés par les armes.
Pardonne-nous, Seigneur, si ces mains, que tu as créées pour protéger, sont devenues des instruments de mort.
Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à tuer notre frère, si nous continuons comme Caïn à enlever des pierres de notre champ pour tuer Abel.
Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à justifier la cruauté par notre fatigue, si par notre douleur nous légitimons la cruauté de nos actes.
Pardonne-nous la guerre, Seigneur.
Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous t'implorons ! Arrête la main de Caïn !
Éclaire notre conscience, que ce ne soit pas notre volonté qui soit faite,
Ne nous abandonne pas à nos propres actions !
Arrête-nous, Seigneur, arrête-nous !
Et quand tu auras arrêté la main de Caïn, occupe-toi de lui aussi. C'est notre frère.
O Seigneur, arrête la violence !
Arrête-nous, Seigneur ! »
Et pour finir, un peu de douceur, quand même

















_Pontormo_2.jpg)