dimanche 3 avril 2022

La mort belle. Pontormo, la Déposition

La descente de croix telle qu'on la représente habituellement n'est pas décrite dans les Évangiles, ni ce qui passe avant la mise au tombeau. Elle constitue pourtant un sujet iconographique abondant (Elle est notamment le thème de la station XIII des chemins de croix). Au fil des siècles, l'iconographie religieuse a comblé ce vide : Pietà, Lamentations, Transport au tombeau... Créée pour la chapelle Capponi à Florence, la Déposition de Pontormo, œuvre insigne et toute en ambiguïté du maniérisme florentin, s'inscrit dans cette évolution. Je l'évoque ici car il s'agissait du tableau préféré d'Hélène. Elle l'a vu en 1990, peu après la fin de ses études d'histoire de l'art, et a décrit l'émotion indélébile qu'elle a ressentie à sa vue.
 

L'an 33

Mais voici, pour commencer cet article, comment Marc décrit la mort de Jésus et son ensevelissement (15:33-47).
 
Saint Marc (écoinçon de la chapelle Capponi, par Bronzino)

La mort de Jésus

Marie de Magdala (Marie-Madeleine) et la main gauche du Christ mort

À midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte : « Éloï, Éloï, lama sabaqthani ? » ce qui signifie « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : « Voilà qu'il appelle Élie ! » Quelqu'un courut, emplit une éponge de vinaigre et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire en disant : « Attendez, voyons si Élie va le descendre de là. » Mais, poussant un grand cri, Jésus expira. Et le voile du Sanctuaire se déchira en deux du haut en bas. Le centurion qui se tenait devant lui, voyant qu'il avait ainsi expiré, dit : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. » Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, et parmi elles Marie de Magdala, Marie, la mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui le suivaient et le servaient quand il était en Galilée, et plusieurs autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem.

L'ensevelissement

Joseph d'Arimathée, dans la Déposition, serait un autoportrait de Pontormo
 
Déjà le soir était venu, et comme c'était un jour de Préparation, c'est-à-dire une veille de sabbah, un membre éminent du conseil, Joseph d'Arimathée, arriva. Il attendait lui aussi le Règne de Dieu. Il eut le courage de rentrer chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s'étonna qu'il soit déjà mort. Il fit venir le centurion et lui demanda s'il était mort depuis longtemps. Et, renseigné par le centurion, il permit à Joseph de prendre le cadavre. Après avoir acheté un linceul, Joseph descendit Jésus de la croix et l'enroula dans le linceul. Il le déposa dans une tombe qui était creusée dans le rocher et il roula une pierre à l'entrée du tombeau. Marie de Magdala et Marie, mère de José, regardaient où on l'avait déposé.
 
 
La date de la mort de Jésus n'est pas connue avec certitude. Les historiens la situent aujourd'hui généralement vers 30, le plus souvent le 7 avril 30 ou le 3 avril 33 (calendrier julien) de notre ère.

 


La chapelle Capponi et son décor (1526-1528)

Dans le contexte troublé de la sixième guerre d'Italie, Ludovico di Gino Capponi (1482-1534), banquier et homme politique florentin, acquiert en 1525 une chapelle dans l'église Santa Felicita de Florence, construite par Filippo Brunelleschi vers 1420, pour en faire un chapelle funéraire pour lui et sa famille. Il charge Jacopo da Pontormo de la restaurer et de la décorer. La fresque du plafond représentait Dieu le Père mais elle a été perdue. La voûte est décorée de quatre écoinçons représentant les Évangélistes. Une fresque représentant l'Annonciation se trouve sur la droite, et face à soi en entrant, le retable la Déposition, huile sur bois de 313 × 192 cm, enserrée dans son imposant cadre doré.



Le retable de la chapelle Capponi est l'une des œuvres les plus célèbres du XVIe siècle florentin. La scène se situe entre la mort du Christ sur la Croix et sa mise au tombeau, c'est-à-dire le moment qui n'est pas décrit par les Évangélistes, représentés sur le pendentifs de la coupole. Le retable est traditionnellement désigné comme une « Déposition », en dépit de l'absence de la croix. Cependant, la nature réelle du sujet reste une énigme, sans doute voulue par le peintre. D'ailleurs, la Déposition figure dans le fond du vitrail qui éclaire le mur ouest, et il serait étonnant que la même scène soit représentée deux fois en ce lieu. Ce vitrail, œuvre de Guillaume de Marcillat posée en 1526, représente au premier plan le Transport au sépulcre. Le tableau s'insère donc entre ces deux moments représentés par le vitrail.

Par ailleurs, le désir de Lodovico di Capponi était de placer sa sépulture sous les auspices de la Pietà. Ce sujet évoque traditionnellement la Vierge éplorée portant dans ses bras ou sur ses genoux son fils crucifié, généralement représentés seuls. Or, cette posture n'existe pas dans le tableau de Pontormo, qui comporte neuf personnages en plus de la mère et de son fils.

Ainsi, le retable ne représenterait pas une scène précise, mais différents moments ayant suivi la mort du Christ : la Déposition, une Pietà « dissociée » et la Séparation du fils et de la mère. Le spectateur a l'impression d'intervenir en plein milieu du déroulement de cette scène et de l'interrompre. Les deux porteurs semblent cesser d'accomplir leur besogne, le visage tourné vers celui-ci. En outre, on ne sait pas s'ils apportent le corps vers la mère ou s'ils le lui retirent, et ce corps paraît ne rien peser. Sans doute s'agit-il d'un mouvement contradictoire, d'une indécision.

La coupole de la chapelle était ornée à l'origine d'une fresque représentant Dieu le Père les bras grands ouverts. Si l'on considère que Jésus n'est pas porté par Joseph et Nicomède mais par deux personnages qui pourraient être des anges, et que rien ne semble leur peser, le mort ne serait-il pas prêt à s'élever ? Sa main gauche, occupant le centre du retable, est portée vers le haut.

Ainsi, l'iconographie du panneau reposerait sur plusieurs actions contradictoires combinées : à la fois une Descente de la croix, un Transport vers la Vierge, un Transport au tombeau, une Mise au tombeau et une Élévation vers le Trône de Grâce, qui suggère la Résurrection. Le corps du Christ est abaissé vers le tombeau et élevé vers le ciel, mort mais bientôt vivant.

L'Annonciation

Sur le mur ouest de la chapelle, de part et d'autre du vitrail, est représentée l'Annonciation, une fresque de 368 x 168 cm. Voici ce qu'en dit Philippe Costamagne : « L'artiste ne représente plus la traditionnelle image de l'ange Gabriel annonçant à la Vierge qu'elle enfantera le fils de Dieu, mais l'instant qui pourrait lui succéder. L'archange, suspendu dans les airs, se retourne vers la source lumineuse éclairant le corps du Christ dans le retable. La Vierge dirige alors son regard dans la direction que lui indique cette clarté « céleste » ; elle se soumet ainsi à la volonté divine tout en prenant conscience de la Passion que va vivre son fils. Plus spécifiquement, la source lumineuse désigne le centre du retable, où se trouve représentée la main du Christ. Cette dernière apparaît, par la place qu'elle occupe, tendue vers sa mère, et l'importance qui lui est donnée, comme étant la main de Dieu, qui détermine la destinée de chacun. La mort rédemptrice du Christ est ainsi révélée à Marie le jour même de l'Annonciation. Il convient de ne pas oublier la destination funéraire de la chapelle : le lumière est porteuse d'espoir, c'est celle de la résurrection et de l'immortalité annoncées dans les paroles du Christ transmises par les évangélistes (figurés sur les pendentifs de la chapelle). Ainsi le corps du Christ, qui [...] semble en lévitation, sera « transfiguré » par Dieu, vers qui se dirige également l'âme des défunts. » (p. 192-193).

 

 


Sources :

COSTAMAGNA (Philippe), Pontormo. Catalogue raisonné de l’œuvre peint, Paris, Gallimard/Electra, 1994.
BERNAZZANI (Amélie), Chapitre 2. Une identification problématique du thème, "Deux cas d'école pour l'indétermination du sujet", In : « Un seul corps : La Vierge, Madeleine et Jean dans les Lamentations italiennes, ca. 1272-1578 », Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2014. Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pufr/8094


Hélène à Florence, mardi 10 et mercredi 11 avril 1990


Enfin un émerveillement devant les tableaux des maniéristes. Ils ne sont pas en restauration ! Pontormo, A. Sarto, Rosso : les couleurs ont vraiment cette acidité dont on parle. Avec quelle subtilité les couleurs se marient, s'opposent ! Les scènes sont angoissées au possible, les personnages étranges...

C'est la plus belle période de la peinture italienne. Je n'aime Raphaël, Michel-Ange, Botticelli que quand ils annoncent le Maniérisme. Je ne les aime que par rapport au Maniérisme.


 Le "choc" du voyage : le tableau de Pontormo à Santa Felicita : la Déposition.

On entre, il est tout de suite à droite (je ne suis même pas allée plus loin dans l'église). J'ai pris une photo (qui sera sans doute ratée), comme pour avoir une trace de cette émotion qui est née en moi devant ce tableau. C'est une peinture aérienne, légère et à la fois pesante parce qu'elle fait naître en nous un certain malaise.

J'aurais pu voir le tableau une seconde fois, mais il y avait un enterrement dans l'église. Dommage. En tout cas, c'est vraiment la seule chose qui me donne envie de retourner à Florence. À ne pas oublier. C'est juste après le ponte Vecchio, direction palais Pitti.

(N.B. C'est mieux d'avoir laissé la Déposition dans son cadre initial. Dans un musée, peut-être perdrait-il tout de sa magie. Les autres tableaux maniéristes des Offices sont peut-être lésés par rapport à celui-ci.).


Trente ans plus tard, nouveau commentaire d'Hélène

Découvrir des périodes plus méconnues de la peinture italienne. Piero della Francesca, où les personnages semblent figés dans une sorte de silence spirituel. Les couleurs acides des peintres maniéristes et leurs étranges compositions. Le peintre Pontormo reste un de mes préférés. J'ai une tendresse pour ses personnages à drôle de bouille, dans des vêtements aux plis étranges, improbables et aux contrastes osés de couleurs (rose, vert pale, jaune). Une palette…

Je lui dois ma plus forte émotion artistique.

À Florence, dans la chapelle Capponi. Est-ce de le découvrir in situ et non dans un musée qui m'émeut à ce point ?

Je suis en voyage organisé par ma tante avec une compagnie de bus et accompagnée de ma meilleure amie de l'époque, Nat [...].

Et là une émotion soudaine me prend à la gorge. Les larmes me montent un peu aux yeux mais j'ai plutôt une sorte d'extase mystique. Un truc fort, quasi surnaturel. Et comme j'étais très secrète, me cachant derrière mes connaissances, je ne dis rien à Nat et me cache derrière mon appareil photo qui a eu le mérite de fixer sur la pellicule argentique cette rencontre. Mauvais mais précieux cliché.

Photo prise le 30 mars 2022, jour des 55 ans d'Hélène, par Madeleine.
Madeleine et Arthur étaient à Florence cette semaine.
Quant au « mauvais cliché » d'Hélène, je ne l'ai pas retrouvé.

Quand j'étais en aplasie, j'ai souvent pensé à ce tableau où les personnages flottent dans un espace indéfini, en soutenant un Christ aérien.

Quelque chose de doux, d'aérien, d'apaisant.


 C'est une déposition mais le Christ semble être plus endormi que mort et les anges semblent vouloir rendre son ascension douce, lente. Une sorte de berceuse pour un défunt.

C'est comme cela que j'imagine la mort.

De ballet funèbre tout en retenue, comme au ralenti dans des postures déséquilibrées par la lenteur.

Le Christ semble lourd.

Le temps de la montée semble infini.

 
Saint Jean éploré, au sommet du tableau


16 mars 2022, une prière dite par le pape François

Au moment où je réfléchissais à la manière de présenter le sujet de cet article, j'ai entendu à la radio la prière que voici. J'ai eu tout de suite envie de l'ajouter.

À l'issue de l'audience générale hebdomadaire du mercredi 16 mars 2022, le Saint-Père a lu une prière composée par Mgr Domenico Battaglia, l'archevêque de Naples.

Lors des bombardements, une femme prie à Kiev. © AFP - DANIEL/ LEAL


« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de nous, pécheurs !

Seigneur Jésus, né sous les bombes de Kiev, aie pitié de nous !

Seigneur Jésus, qui est mort dans les bras de sa mère dans un bunker de Kharkiv, aie pitié de nous !

Seigneur Jésus, envoyé au front à vingt ans, aie pitié de nous !

Seigneur Jésus, qui voit encore des mains armées à l'ombre de ta croix, aie pitié de nous !

Pardonne-nous, Seigneur,

Si, non contents des clous avec lesquels nous avons percé ta main, nous continuons à boire le sang des morts déchirés par les armes.

Pardonne-nous, Seigneur, si ces mains, que tu as créées pour protéger, sont devenues des instruments de mort.

Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à tuer notre frère, si nous continuons comme Caïn à enlever des pierres de notre champ pour tuer Abel.

Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à justifier la cruauté par notre fatigue, si par notre douleur nous légitimons la cruauté de nos actes.

Pardonne-nous la guerre, Seigneur.

Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous t'implorons ! Arrête la main de Caïn !

Éclaire notre conscience, que ce ne soit pas notre volonté qui soit faite,

Ne nous abandonne pas à nos propres actions !

Arrête-nous, Seigneur, arrête-nous !

Et quand tu auras arrêté la main de Caïn, occupe-toi de lui aussi. C'est notre frère.

O Seigneur, arrête la violence !

Arrête-nous, Seigneur ! »

 

Et pour finir, un peu de douceur, quand même

Hélène en 1990, à Saint-Roman-de- Malegarde, avec Romarine

 


 

 


jeudi 3 mars 2022

De Helena Constantini Mater

Hélène, dans ses écrits, a souvent évoqué sainte Thérèse, ou la Vierge Marie, pour des motifs spirituels. Ces êtres sacrés font partie de ceux que l'on vénère au quotidien, qui peuvent nous apporter aide et réconfort dans notre vie de tous les jours en même temps qu'ils élèvent notre âme.
 

Cependant, il existe de nombreux saints qui ont contribué de manière différente aux progrès de la religion, et que l'on ne vénère pas dans la vie courante. C'est le cas de sainte Hélène, impératrice romaine, que l'on connaît pour avoir découvert les reliques de la Passion du Christ. En souvenir de notre chère petite Hélène, j'ai eu envie d'exposer cet épisode de la vie de l'auguste mère de Constantin.

 

 Hélène, communion, Pâques 1981

Le prénom Hélène est d'origine grecque, Ελένη (Éléni). Étymologiquement, il pourrait provenir des racines grecques ήλιος (soleil) et ελάνη (éclat de lumière) qui présentent une certaine ressemblance phonétique (voir ici).


Hélène, mère et impératrice

Hélène, femme d'origine modeste, est née au milieu du IIIe siècle en Bithynie, région située dans la Turquie actuelle. Épouse ou concubine de Constance Chlore, césar en 293-305 et empereur romain en 305-306, elle enfanta de ses œuvres le futur Constantin Ier (272-337), empereur romain de 306 à 337. Vivant dans l'ombre à compter de l’accession de Constance à la dignité de césar, son fils la fait proclamer impératrice en 324. Elle participe activement à la politique de christianisation impulsée par l'empereur, converti en 313. Vers 325-327, alors qu'elle avait près de 80 ans, elle se rend à Jérusalem en pèlerinage et y découvre les saintes reliques de la Passion du Christ. Elle meurt vers 330, auprès de son fils.
La croix devient le symbole de la religion chrétienne après la découverte de la Sainte Croix par Hélène. Auparavant, elle était considérée pour ce qu'elle était, un instrument de supplique, composé d'un pieu vertical et d'une poutre placée à l'horizontale.

Constantin et Hélène (Bucarest, Cathédrale Patriarcale de Saints Constantin et Helena)

Canonisée à une époque inconnue, sa fête est fixée au 18 août pour les catholiques et au 21 mai pour les orthodoxes.

Dans la tradition catholique, Hélène est la sainte patronne des teinturiers, des marchands de clous et d'aiguilles.

Chez les Grecs orthodoxes, elle est la sainte patronne des archéologues.

Elle est plus fréquemment vénérée chez les orthodoxes.


Inventio Sancte Crucis

Bien entendu, elle est connue pour avoir découvert la sainte Croix sur le site du Saint-Sépulcre, lors de son pèlerinage à Jérusalem. Elle est représentée le plus souvent la tête ceinte de sa couronne d'impératrice et tenant la vraie Croix dans ses mains, et souvent aussi trois clous.

 
Maestro di Ozieri : Sant'Elena (Benetutti, chiesa di Sant'Elena)

 Saint Ambroise fit le premier le récit de cette découverte. Mais c'est celui de Rufin d'Aquilée, plus connu et plus circonstancié, que j'ai choisi de reproduire ici.

Eusèbe de Césarée (265-339), évêque de Césarée en Palestine, est auteur de nombreuses œuvres, dont son Histoire ecclésiastique (Ἐκκλησιαστικὴ ἱστορία), qui raconte en dix livres l'histoire de l'Église chrétienne des origines jusqu'à la victoire de Constantin sur Licinius en 323. Rufin d'Aquilée (vers 345-vers 411), ascète, auteur et traducteur latin, vécut longtemps à Jérusalem, sur les lieux du Calvaire. Au tout début du Ve siècle, il s'attelle à la traduction du grec au latin de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèble, qui devient Historia ecclesiastica. Il fusionne les livres IX et X, et prolonge, dans les livres X et XI dont il est l'auteur, l'histoire de l'église jusqu'en 395. C'est dans les chapitres VII et VIII du livre X qu'il donne le récit de la découverte de la vraie croix par Hélène.

En voici une traduction en français, issue de trois sources différentes et de mon propre déchiffrage pour les passages non traduits.

 

Historia ecclesiastica

Livre X

Chap. VII. À propos d'Hélène, mère de Constantin

À la même époque, Hélène, la mère de Constantin, femme incomparable par sa foi, sa ferveur religieuse et sa magnificence insigne, dont la piété sincère égalait la rare munificence, guidée par des visions divines, se rend à Jérusalem ; là elle s’informe auprès des habitants pour savoir où le corps sacro-saint du Christ avait été pendu, cloué à une croix. Ce lieu était difficile à trouver, car d’anciens persécuteurs y avaient élevé une statue à Vénus, afin que les chrétiens qui auraient voulu venir y adorer le Christ parussent adresser leurs hommages à la déesse ; aussi était-il peu fréquenté et presque oublié.

Mais lorsque cette femme pieuse se fût rendue en hâte à l’endroit qui lui avait été indiqué par un signe du ciel, elle en fit arracher tout ce qui était sacrilège et qui le profanait ; une fois les déblais enlevés jusqu’à une grande profondeur, elle trouva trois croix en désordre. Mais l’incertitude de l’appartenance de chacune des croix gâtait la joie d’avoir retrouvé ce trésor. Certes il y avait aussi cet écriteau rédigé par Pilate en grec, en latin et en hébreu : mais lui non plus ne désignait pas de façon assez précise la croix du Seigneur. De ce fait, seul un signe de Dieu pourrait permettre de désigner le pieu de la croix.

Jan van Eyck : s.Elena e il ritrovamento della Vera Croce.
Miniatura, 1420 circa; "Libro d' Ore" del Duca di Berry

On eut donc recours à la lumière de Dieu, à défaut de celle des hommes. Le bruit courait dans la ville qu'une femme de la meilleure société était gravement malade et gisait à demi-morte. En ce temps, Macaire était évêque en ce lieu. Il dit à l'impératrice indécise, et à tous ceux qui étaient présents, d'apporter toutes les croix retrouvées, et que Dieu leur ferait découvrir laquelle avait porté le Christ notre Seigneur. Et il entra chez la malade avec l'impératrice et les gens qui se prosternèrent, ils mirent les genoux à terre et se répandirent en prières à Dieu.

Chap. VIII. De la Sainte Croix retrouvée par Hélène à Jérusalem

Seigneur, toi qui par ton fils unique as daigné accorder le salut au genre humain par sa passion sur la croix et qui maintenant viens d’inspirer au cœur de ta servante de rechercher ce bois béni auquel notre salut fut suspendu, manifeste de façon évidente, parmi ces trois croix, celle qui a servi à la gloire du Seigneur et celles qui ont été dressées pour un supplice d’esclave : que cette femme qui gît à demi-morte, aussitôt que le bois du salut l’aura touchée, soit, des portes de la mort, rappelée à la vie.

Après avoir dit cela, il prit en premier lieu une des trois croix mais il n’obtint aucun succès. Il prit la seconde et il n’arriva rien non plus. Mais dès qu’il approcha la troisième, aussitôt la femme se leva, les yeux ouverts, et, ayant retrouvé la plénitude de ses forces, beaucoup plus alerte que lorsqu’elle avait la santé, elle se mit à parcourir toute la maison et à exalter la puissance du Seigneur.

 
Simon Marmion : Le miracle de la Vraie Croix à Jérusalem en présence de sainte Hélène impératrice
  (2e moitié du XVe siècle). Musée du Louvre

 La reine, dont ce signe manifeste avait réalisé les vœux, fit élever un temple d’une magnificence royale au lieu même où elle avait trouvé la croix.

Elle porta à son fils les clous qui avaient attaché le corps de Notre-Seigneur. Avec les uns, il fit un frein qui devait lui servir à guerre ; il employa les autres à armer un casque propre au même usage. Quant au bois de notre salut, elle en rapporta une partie à son fils, et laissa l’autre sur le lieu même, après l’avoir enfermée dans des boîtes d’argent, que l’on a conservées jusqu’à nos jours avec soin et vénération.

 
Carpentras, cathédrale Saint-Siffrein : Saint Mors de Constantin

Son fils sincère, Constantin, en l'honneur de sa mère, appela la cité dont elle était originaire Helenopolis, d'après son nom.


Traduction du latin issue en partie de l'article L’"invention" de la sainte Croix par l’impératrice Hélène, par Xavier Ravier, en partie du livre Mémoire sur les instruments de la Passion de N.-S. J.-C., par Charles Rohault de Fleury (Paris, Lesort, 1870), et de Histoire generale des auteurs sacrés et ecclesiastiques, par Dom Rémy Ceillier, tome 10, chapitre 1 "Rufin, prêtre d'Aquilée", p. 64 (Paris, 1767).

 
Palma il Giovane : Saint Helena (1592-1593). Venise, Chiesa dei Gesuit

Ci-dessous : Marco Palmezzano : Sant'Elena con la croce (1516). Forli, Musei di San Domenico

Texte en latin

Cap. VII. De Helena Constantini Mater

Per idem tempus Helena Constantini mater, femina incomparabilis fide, religione animi ac magnificentia singulari, cuius vero Constantinus et esset filius et crederetur, divinis admonita visionibus Hierosolymam petit ; atque ibi locum, in quo sacrosanctum corpus Christi patibulo affixum pependerat, ab incolis perquirit. Qui iccirco ad inveniendum difficilis erat, quod ab antiquis persecutoribus simulacrum in eo Veneris fuerat defixum, ut si quis Christianorum in loco Christum adorare voluisset, Venerem videretur adorare ; et ob hoc infrequens et pene oblivioni datus fuerat locus.

Sed cum, ut supra diximus, religiosa femina properasset ad locum coelesti iudicio designatum, cuncta ex eo profana et polluta deturbans in altum purgatis ruderibus, tres confuso ordine reperit cruces. Sed obturbabat reperti muneris laetitiam uniuscuiusque crucis indiscreta proprietas. Aderat quidem et titulus ille qui Graecis et Latinis atque Hebraicis litteris a Pilato fuerat conscriptus : sed ne ipse quidem satis evidenter Dominici prodebat signa patibuli.

Hinc iam in humanae ambiguitatis incerto, divinum flagitat testimonium. Accidit in ea urbe primaria quamdam loci illius feminam gravi aegritudine confectam seminecem iacere. Macharius per idem tempus illius episcopus erat. Is ubi cunctantem reginam, atque omnes pariter qui aderant, videt afferte huc, inquit, omnes quae repertae sunt cruces, et quae sit quae portaverit Dominum Christum, nunc nobis adaperiet Deus. Et ingressus cum regina pariter et populis ad eam quae decumbebat, defixis genibus huiuscemodi ad Deum precem profundit.

Salvatore Psaila : Statue de sainte Hélène (détail) (1837).
Birkirkara (Malte), basilique Sainte-Hélène

Cap. VIII. De cruce salvatoris in Hierusolymis ab Helena reperta

Tu Domine, per unigenitum Filium tuum salutem generi humano per passionem crucis conferre dignatus es, et nunc in novissimis temporibus aspirasti in corde ancillae tuae perquirere lignum beatum, in quo salus nostra pependit,ostende evidenter ex his tribus quae crux fuerit ad Dominicam gloriam, vel quae extiterint ad servile supplicium : ut haec mulier quae semiviva decumbit, statim ut eam lignum salutare contigerit, a mortis ianuis revocetur ad vitam.

 
 Agnolo Gaddi : The Story of the True Cross (ca 1380-1390).
Florence, frescoes in the church of Santa Croce
 
Et cum haec dixisset, adhibuit primo unam ex tribus, et nihil profuit. Adhibuit secundam, et nec sic quidem aliquid actum est. Ut vero tertiam admovit, repente adapertis oculis mulier consurrexit, et stabilitate virium recepta, alacrior multo quam cum sana esset, tota domo discurrere et magnificare Domini potentiam coepit.

Sic evidenti indicio regina voti compos effecta, templum mirificum in eo loco, in quo crucem repererat regia ambitione construxit.

Clavos quoque quibus corpus Dominicum fuerat affixum, portat ad filium. Ex quibus ille frenos composuit, quibus uteretur ad bellum; et ex aliis galeam nihilominus belli usibus aptam fertur armasse. Ligni vero ipsius salutaris partem detulit filio; partem vero thecis argenteis conditam dereliquit in loco: quae etiam nunc ad memoriam sollicita veneratione servatur. Reliquit etiam hoc inditium religiosi animi regina venerabilis.

Filius vero eius Constantinus in honorem matris civitatem condidit quam ex nomine illius Helenopolim nuncupavit. 

 

Quelques représentations de la sainte

 
Vasily Sazonov : Saints Constantine and Helena present the Holy Cross 
(Saint-Pétersbourg, avant 1870)




Véronèse : La Vision de sainte Hélène (vers 1570-1575).
Londres, The National Gallery
Sebastiano Ricci : The Invention of the Cross by Empress Helen (1710). Residenzgalerie Salzburg

 
 
Lucas Cranach the Elder : Saint Helena with the Cross (1525). Cincinnati Art Museum / Œuvre non identifiée
 
 
  


 

 Icônes orthodoxes

 
 
Kaiser Konstantin und Kaiserin Helena mit dem Kreuz Christi (14e-15e siècle).
Germanisches Nationalmuseum
 
Master painter Athanasie Wallachia : Icon, Saints Constantine and Helena (1699). 
Bucarest, National Museum of Art of Romania
 
  Icona ortodossa bulgara di Costantino I ed Elena con la Vera croce (Gdańsk, Poland)
 
 
Images pieuses
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Italie

Tintoretto -  I Santi Elena, Barbara, Andrea, Macario, un altro santo e un devoto adorano la croce (1560 circa). Milano, Pinacoteca di Brera
 

Palma il Vecchio (Jacopo Negreti) - Saint Helen and Saint Constantine (part of a polyptych) (ca 1545).
Milano, Pinacoteca di Brera
 
 
Giambattista Tiepolo - Esaltazione della croce (ca 1740-1745).
Venice, Galleria dell’ Academia

jeudi 3 février 2022

Quatre mois sans toi

Aujourd'hui, se termine le quatrième mois de ton départ, ma chère petite Hélène, et je n'arrive toujours pas à y croire. Nous étions deux solitaires réunis par le même amour. Nous respections nos besoins de solitude mais ne pouvions vivre l'un sans l'autre. Tu étais mon évidence.

Hélène, église de Saint-Roman-de-Malegarde, 30 juillet 1994

 Et on veut toujours croire, malgré les problèmes, malgré la maladie, que l'amour est éternel. Pourquoi ne peut-on cesser de vivre simultanément, s'il faut cesser de vivre ? Mais il faut se résigner, redresser la tête et faire face comme on peut.

Et puis, tu es partie si brusquement, muette et inerte pour tes six derniers jours, pour nos derniers jours, les tiens, les miens, ceux de Madeleine. Alors, sans craindre de te trahir, je vais te laisser la parole :

« Alors certes, je vais partir, je suis partie dans une autre dimension que je nomme la Lumière. Je n’ai pas peur de ce que je vais y retrouver. Je sais que des êtres aimés seront là pour m’accueillir. Je sais que je viens déjà de là-bas puisque cette vie était déjà ma 13e dans le positif. Ai-je progressé, compris la mission que j’avais choisie avant cette incarnation ? Pas encore pour le moment. Peut-être quand ma fin approchera. Je n’aurais pas le temps peut-être de vous le révéler. Cela restera mon mystère.

Là-haut, je serai libérée de ce corps de souffrance, de cette maladie qui était ma croix christique, détachée des émotions humaines. Je serai une âme libre de voler vers vous et j’espère vous faire ressentir de la joie malgré votre chagrin. Ne vous laisser pas submerger par lui. Pensez à moi qui ne suis plus empoisonnée par ce sang maudit, vivez ce que vous avez encore à vivre. Vivez pour moi.

J’essaierai de vous envoyer des plumes, des oiseaux, des écureuils (pas sur la tête quand même) mais pas sûre d’y parvenir. Au début, je serai peut-être absente pendant la réparation de mon âme et n’aurai pas la force, encore, de vous envoyer des signes... Ensuite, les morts ne doivent pas abuser de ces communications avec les êtres chers car si cela les réconforte au début, cela diminue l’énergie des vivants et les empêche de vivre. Un jour les morts doivent s’élever plus haut, tout en restant reliés aux êtres aimés restés sur terre. Ils poursuivent une mission plus vaste et ne peuvent rassurer sans cesse les vivants chéris car cela les épuise de redescendre dans les énergies basses. Je l’ai expérimenté avec Régis et Victorine. Leur présence à mes côtés est restée une certitude alors que je n’espérais plus de messages ou signes de leur part. 

Victorine, la grand-mère d'Hélène, et Madeleine, 25 décembre 1997

 Nous resterons reliés, connectés. Ne vous sentez pas seuls, surtout toi Jean-Michel. Rapprochez-vous, toi et Madeleine, tout en continuant à respecter vos différences. Je vous aiderai à faciliter la communication, pas toujours aisée entre vous alors que j’ai senti l’amour grandir entre vous, face à mes épreuves. Je sais que toi Madeleine, tu comprends mieux désormais le caractère de ton père et a appris à l’accepter plus que dans le passé. Tu as mûri, compris peut-être sa vulnérabilité liée à des traumatismes enfouis, à bien des âges de sa vie. Ton père a survécu grâce à son amour de la musique, fortifié par son oncle Serge qui partageait cette même passion. Toi aussi, tu es maintenant une mélomane (avec tes propres goûts musicaux assortis à tes tatouages, qui, je l’espère resteront discrets et limités !!!). Et une pratiquante d’instrument, comme ta mère. La musique comme une symbiose entre nous trois. C’est une belle image qui me mets en joie et que j’emporte au ciel où j’espère jouer de la harpe avec les anges, auprès de sainte Thérèse. »

Il s'agit d'un extrait de la lettre que tu as rédigée pour nous deux, en février 2020. Sachant ta maladie incurable, tu tenais à ne pas laisser après toi que vide et silence. Merci, mon amour. C'est toute ta délicatesse. Nous laisser une belle lueur d'espoir, éclairer l'obscurité.


P.S. Merci à Joëlle pour son article publié hier...