jeudi 3 août 2023

La souvenance


Grégoire : La souvenance (2013), d'après Le Cantique de Céline


Thérèse de L'Enfant Jésus
Le Cantique de Céline

1. Oh ! que j'aime la souvenance
Des jours bénis de mon enfance....
Pour garder la fleur de mon innocence
Le Seigneur m'entoura toujours
D'amour !....

2. Aussi, malgré ma petitesse
J'étais bien remplie de tendresse
Et de mon coeur s'échappa la promesse
D'épouser le Roi des élus
Jésus !...

3. J'aimais au printemps de ma vie
Saint Joseph, la Vierge Marie
Déjà mon âme se plongeait ravie
Quand se reflétaient dans mes yeux
Les Cieux !...

4. J'aimais les champs de blé, la plaine
J'aimais la colline lointaine
Oh ! dans ma joie je respirais à peine
En moissonnant avec mes soeurs
Les fleurs.

5. J'aimais à cueillir les herbettes
Les bluets... toutes les fleurettes
Je trouvais le parfum de violettes
Et surtout celui des coucous
Bien doux...

6. J'aimais la pâquerette blanche
Les promenades du Dimanche
Les petits oiseaux chantant sur la branche
Et l'azur toujours radieux
Des Cieux.

7. J'aimais à poser chaque année
Mon soulier dans la cheminée
Accourant dès que j'étais éveillée
Je chantais la fête du Ciel
Noël !...

8. De Maman j'aimais le sourire ;
Son regard profond semblait dire :
«L'Eternité me ravit et m'attire...»
Je vais aller dans le Ciel bleu
Voir Dieu !

9. «Je vais trouver en la Patrie»
«Mes anges... la Vierge Marie
De mes enfants que je laisse en la vie
«A Jésus j'offrirai les pleurs...»
«Les coeurs!...»

10. Oh ! que j'aimais Jésus-Hostie
Qui vint au matin de ma vie
Se fiancer à mon âme ravie
Oh ! que j'ouvris avec bonheur
Mon Coeur !....

11. Plus tard j'aimai la créature
Qui me paraissait être pure
Cherchant partout le Dieu de la nature
En Lui je trouvai pour jamais
La paix !...

12. Oh ! que j'aimais au belvédère
Inondé de joie, de lumière
A recevoir les caresses d'un Père
A contempler ses blancs cheveux
Neigeux...

13. Sur ses genoux étant placée
Avec Thérèse à la veillée
Je m'en souviens, j'étais longtemps bercée,
J'entends encor de son doux chant
L'accent !...

14. O souvenir ! tu me reposes
Tu me rappelles bien des choses...
Les soupers du soir... le parfum des roses !...
Les buissonnets pleins de gaîté
L'été !.....

15. J'aimais à l'heure où le jour baisse
A pouvoir confondre à mon aise
Mon âme avec celle de ma Thérèse
Je ne formais avec ma soeur
Qu'un coeur.

16. Alors nos voix étaient mêlées
Nos mains l'une à l'autre enchaînées
Ensemble chantant les Noces Sacrées
Déjà nous rêvions le Carmel....
Le Ciel !....

17. De la Suisse et de l'Italie
Ciel bleu, fruits d'or m'avaient ravie
J'aimais surtout le regard plein de vie
Du Saint Vieillard pontife-roi
Sur moi....

18. Avec amour je t'ai baisée
Terre bénie du Colysée !...
Des catacombes la voûte sacrée
A répété bien doucement
Mon chant.

19. Après les joies vinrent les larmes !...
Bien grandes furent nos alarmes...
De mon Epoux je revêtis les armes
Et sa Croix devint mon soutien
Mon bien.....

20. Ah ! longtemps je fus exilée
Privée de ma famille aimée
Et je n'avais, pauvre biche blessée
Que le seul églantier fleuri
D'abri !.......

21. Mais un soir mon âme attendrie
Vit le sourire de Marie
Et de son sang une goutte bénie
Pour moi se changea (quel bienfait !)
En lait !....

22. Alors j'aimais fuyant le monde
Que l'écho lointain me réponde !...
En la vallée solitaire et féconde,
Je cueillais à travers mes pleurs
Les fleurs !...

23. J'aimais de la lointaine église
Entendre la cloche indécise
Pour écouter les soupirs de la brise
Dans les champs j'aimais à m'asseoir
Le soir.

24. J'aimais le vol des hirondelles,
Le chant plaintif des tourterelles,
J'écoutais des insectes les bruis d'ailes
Aimant de leur bourdonnement
Le chant.

25. J'aimais la rosée matinale
Et la gracieuse cigale
J'aimais à voir l'abeille virginale
Qui préparait dès son réveil
Le miel.

26. J'aimais à cueillir la bruyère
Courant sur la mousse légère
Je prenais voltigeant sur la fougère
Les papillons au reflet pur
D'azur.

27. J'aimais le ver luisant dans l'ombre
J'aimais les étoiles sans nombre
Surtout j'aimais l'éclat en l'azur sombre
De la lune au disque d'argent
Brillant.

28. J'aimais à combler de tendresse
Mon Petit père en sa vieillesse
Il m'était tout... bonheur... enfant... richesse !...
Ah ! je l'embrassais tendrement
Souvent.

29. Nous aimions le doux bruit de l'onde
Entendre l'orage qui gronde
Le soir en la solitude profonde
Du rossignol au fond du bois
La voix !...

30. Mais un matin son beau visage
Du Crucifix chercha l'image....
De son amour il me laissa le gage
Me donnant son Dernier regard....
«Ma part!.......»

31. Et de Jésus la main divine
Prit le seul trésor de Céline
Et l'emportant bien loin de la colline
Le plaça près de l'Eternel
Au Ciel !...

32. Maintenant je suis prisonnière
J'ai fui les bosquets de la terre
J'ai vu que tout en elle est éphémère...
J'ai vu mon bonheur se flétrir
Mourir !.....

33. Sous mes pas l'herbe s'est meurtrie !...
La fleur en mes mains s'est flétrie !...
Jésus, je veux courir en ta prairie
Sur elle ne marqueront pas
Mes pas......

34. Comme un cerf en sa soif ardente
Soupire après l'eau jaillissante,
O Jésus ! vers toi j'accours défaillante,
Il faut pour calmer mes ardeurs
Tes pleurs !...

35. C'est ton amour seul qui m'entraîne.
Mon troupeau je laisse en la plaine
De le garder je ne prends pas la peine,
Je veux plaire à mon seul Agneau
Nouveau.

36. Jésus, c'est toi L'Agneau que j'aime
Tu me suffis, ô bien suprême !
En toi, j'ai tout, la terre et le Ciel même
La Fleur que je cueille, ô mon Roi
C'est toi !...

37. Jésus, beau Lys de la vallée
Ton doux parfum m'a captivée
Bouquet de myrrhe, ô corolle embaumée !
Sur mon coeur je veux te garder
T'aimer...

38. Toujours ton amour m'accompagne
En toi, j'ai les bois, la campagne
J'ai les roseaux, la prairie, la montagne
Les pluies et le flocon neigeux
Des Cieux.

39. En toi, Jésus, j'ai toutes choses
J'ai les blés, les fleurs demi-closes
Myosotis, bouton d'or, belles roses
Du blanc muguet j'ai la fraîcheur
L'odeur !....

40. J'ai la lyre mélodieuse
La solitude harmonieuse
Fleuves, rochers, cascade gracieuse
Daim léger, gazelle, écureuil
Chevreuil.

41. J'ai l'arc-en-ciel, la neige pure
Le vaste horizon, la verdure
Les îles lointaines... La moisson mûre
Les papillons, le gai printemps
Les champs.

42. En ton amour, je trouve encore
Les palmiers que le soleil dore
La nuit pareille au lever de l'aurore,
Le doux murmure du ruisseau,
L'oiseau.

43. J'ai les grappes délicieuses,
Les libellules gracieuses,
La forêt vierge aux fleurs mystérieuses,
J'ai tous les blonds petits enfants
Leurs chants.

44. En toi, j'ai sources et colline
Lianes, pervenche, aubépine
Frais nénuphars, chèvrefeuille, églantine
Le frisilis du peuplier
Léger.

45. J'ai l'avoine folle et tremblante,
Des vents la voix grave et puissante,
Le fil de la Vierge, la flamme ardente
Le zéphir, les buissons fleuris,
Les nids.

46. J'ai le beau lac, j'ai la vallée
Solitaire et toute boisée
De l'océan j'ai la vague argentée
Poissons dorés, trésors divers
Des mers.

47. J'ai le vaisseau fuyant la plage,
Le sillon d'or et le rivage
J'ai du soleil festonnant le nuage
Alors qu'il disparaît des Cieux
Les feux.

48. En toi, j'ai la colombe pure.
En toi, sous ma robe de bure
Je trouve bague, colliers et parure
Joyaux, perles et diamants
Brillants.

49. En toi j'ai la brillante étoile,
Souvent ton amour se dévoile
Et j'aperçois comme à travers un voile
Quand le jour est sur son déclin
Ta main.

50. Toi dont la main soutient les mondes
Qui plantes les forêts profondes,
Toi qui d'un seul coup d'oeil les rends fécondes,
Tu me suis d'un regard d'amour
Toujours.

51. J'ai ton Coeur, ta Face adorée
Ton doux regard qui m'a blessée
J'ai le baiser de ta bouche sacrée
Je t'aime et ne veux rien de plus
Jésus.

52. J'irai chanter avec les anges
De l'amour sacré les louanges
Fais-moi voler bientôt en leurs phalanges
O Jésus ! que je meure un jour
D'amour !....

53. Attiré par la douce flamme
Le papillon vole et s'enflamme.
Ainsi ton amour attire mon âme
C'est en lui que je veux voler
Brûler !....

54. Je l'entends déjà qui s'apprête
Mon Dieu, ton éternelle fête.......
Aux saules prenant ma harpe muette,
Sur tes genoux je vais m'asseoir
Te voir !...

55. Près de Toi, je vais voir Marie....
Les Saints.... ma famille chérie !...
Je vais après l'exil de cette vie
Retrouver le toit Paternel
Au Ciel !.......

Poème écrit pour l'anniversaire de Céline, soeur de Thérèse, le 28 avril 1895
Source : Les Archives du Carmel de Lisieux

lundi 3 juillet 2023

Juin, petites fleurs

Hélène,

Tu ne serais pas trop contente. Ton jardin est très négligé, et ce n'est pas peu dire. En plus, cette année, la végétation semble pousser deux fois plus vite que normalement ! Les arbres prennent des proportions inquiétantes. La mousse envahit les allées. La bande gazonnée qui t'avait coûtée beaucoup de peines est de plus en plus envahie par des plantes parasites, même si je la tonds le plus souvent possible.
Ah ! Une bonne nouvelle. Vincent est enfin venu. Le 26 juin, il a enlevé les tuiles côté nord. Dans la semaine, il est venu deci-delà changer les caches-moineaux. D'après Séverine, il viendrait toute la semaine prochaine. Pour dire, je ne l'ai même pas vu, Vincent... Depuis mai 2021 qu'on l'attendait. Depuis, il s'est passe bien des choses.
À la fin de cet article, je t'ai mis une chanson que tu aurais aimée, j'en suis sûr. C'est très doux, et les paroles sont très belles. Je les ai ajoutées. La chanteuse, Gisèle Pape, est organiste, au départ, et ça se sent.

Le temps passe, et tu nous manques tellement, tellement !
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gisèle Pape
Le chant des pistes

Quand le chant des pistes s'éleva sur la plaine
juste après la pluie dans l'odeur de la terre
là où surgissent les couleurs des vallées
là dans la nuque des ravins ondulés

je retiens l'écho dans le creux de ma main
au rayon de l'eau, à l'abri, en chemin,
je planterai un arbuste à sa trace
je mêlerai son écorce à l'espace

La plaine, dans ses habits infinis
devenait le monde entier

Et quand tous les chants peu à peu résonnèrent
quand sous les fossiles, les racines s'éveillèrent
redécouvrant les contours oubliés
d'un territoire peu à peu dessiné

je retiens les traits invisibles des chemins
au rayon de l'air, étourdi, au matin
je ferai miennes les histoires une à une
jusqu'à savoir les collines et les dunes

La plaine, dans ses habits infinis
devenait le monde entier


Mais quand la poussière sera toute recouverte
de nouveaux reliefs, de tracés éphémères
quand tous les sentiers foulés par nos ancêtres
l'un après l'autre disparaîtront des terres

quels seront les chants de nos cités architectes
la cartographie du ciment et du fer
quand les eaux de pluie n'iront plus à la terre
quel sera le sens du mot désert

Je voudrais l'orage je voudrais le tonnerre
je voudrais sentir dans les brins de la terre
qu'il existait des chants parmi les pierres
dans la fraîcheur et le son du désert

et quand tous ces chants m'auront dit leur histoire
je voudrais qu'il reste dans l'écorce de mon arbre
le souvenir et les rêves de ce temps
quand les rochers fredonnaient doucement

La plaine, dans ses habits infinis
devenait le monde entier

Paroles et musique : Gisèle Pape, 2021

samedi 3 juin 2023

Le temps est assassin


« Le temps est assassin ». Véronique Sanson et I Muvrini.

Se battre ?






« Des nouvelles ». Ben Mazué.





« Une mère ». Lynda Lemay.

mercredi 3 mai 2023

Ma maladie

Je ne connaissais pas le chanteur Grégoire, sinon parce qu'il est à l'origine, comme compositeur, du magnifique album Thérèse - Vivre d'amour (2013). Cette chanson, Ma maladie, dit tout... Il y a aussi Ta main, premier titre de son premier album (2008).

Grégoire, Live au Studio 1719 (2022)

Et une autre belle chanson, en alexandrins.

 

 

Maman pense fort à Madeleine pour sa première journée de consultations à Corbie demain. Bon courage, Bibiche, je t'aime depuis le ciel. Je t'aime, je suis fière de toi.

lundi 3 avril 2023

Hôpital silence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 30 mars 2023

Son ombre est celle d’une croix

Ma chère Hélène, en ce jour où tu n'as pas eu 56 ans, une chanson m'a trotté dans la tête toute la journée.
Voici la version de ta chère François Hardy, qui a été enregistrée en 1967, l'année de ta naissance.
J'ai ajouté la magnifique interprétation du regretté Marc Ogeret, insurpassable (1975).

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon, 1946

 

vendredi 3 mars 2023

Je lui dis « Merci »

La plus belle, c'est ma mère

Son pays, c'est la vie
C'est petit mais joli
Peut-être a-t-elle vieilli
Mais elle ne m'a rien dit
Ça fait tellement longtemps
Pour moi, qu'elle a 30 ans
Le temps passe et pourtant

Malgré ses cheveux blancs
Son ventre un peu plus large
Et les ongles du temps
Qui griffent son visage
Et ses mains toutes dures

La plus belle sur la terre
La plus belle, je le jure
La plus belle, c'est ma mère


Elle me connaît par cœur
Mais elle m'aime quand même
Elle m'a soignée des heures
Et des nuits par centaines
Elle a fait tant d'efforts
Qu'elle s'inquiète encore
Quand il fait froid dehors

Elle donne, elle pardonne
Elle ne juge jamais
Non plus; rien ne l'étonne
Elle a tellement pleuré
Mais malgré ses blessures

La plus belle sur la terre
La plus belle, je le jure
La plus belle, c'est ma mère


Et quand le jour se lève
Elle repart au galop
Dans son petit manteau beige
Elle a l'air d'un moineau
Mais quand elle me regarde
Elle a les yeux qui brillent
La plus belle, c'est sa fille

Aujourd'hui chaque fois
Que j'ai mal à la vie
C'est fou, je la revois
Comme quand on était petits
Depuis longtemps, c'est sûr

La plus belle sur la terre
La plus belle, je le jure
La plus belle, c'est ma mère


Moi, j'ai jamais su faire
Pour savoir à la fois
Rester femme, être mère
Essayer d'être moi
Depuis que j'ai grandi
Je cherche la sortie
Et je n'ai rien compris

Mais quand je la regarde
Avec tout son courage
Et ses mains toujours froides
Et son petit visage
Aujourd'hui, j'en suis sûre

La plus belle sur la terre
La plus belle, je le jure
La plus belle, c'est ma mère


Et quand je vais la voir
Elle est comme une poupée
Sauf que dans mon regard
Elle n'a jamais changé
Mais s'il n'est pas trop tard
Aujourd'hui je lui dis
Tout simplement "merci"

J'aimerais tant savoir
Revenir en arrière
Et surtout la revoir
Dans les yeux de mon père
Alors, quand c'est trop dur

La plus belle sur la terre
La plus belle, je le jure
La plus belle, c'est ma mère

Agnès Bihl, 2013

 

 

 

Maman(s)

Nous sommes nés par le désir d'une mère
Abusive, absente, lointaine ou étouffante...
Cela n'enlève rien à l'évidence :
Nous sommes nés de l'amour d'une maman.


À l'instant du premier regard
Immense comme un abandon
Il a fallu ce don de soi
Pour nous propulser dans le monde.
Nous sommes encore un peu sonnés
Nostalgiques du premier nid
Même quand on sait se camoufler
Dans nos discours, dans nos machismes.

Nous sommes nés par le désir d'une mère
Elle demeure socle de nos origines
Ce tout premier bain de jouvence
Cueillant sur son sein le calice.


Et depuis nous battons la terre
En quête de ce même trésor
Solitaires marins sans mer
Boire à l'innocence encore !
Malgré ses failles et ses faiblesses
La vie se prononce par son nom
Pour l'enfant en mal de caresse
Elle est la clarté de l'aurore
Elle est la clarté de l'aurore.

Nous sommes nés par le désir d'une mère
Mais nous savons qu'elle partira un jour
Dans l'immensité du grand large
Laissant derrière elle ce vide incurable.


Je n'aurai pas de roses blanches
À lui offrir la larme à l'œil
Elle restera dans son absence
Immortelle racine de tilleul
Elle deviendra la coloquinte
Mon églantine ou ma colombe
Rosée fraîche de ritournelle
La secrète roue du silence
Et puis dans la terre féconde
Qui la bercera comme sa mère
Je planterai son effigie
Cette image qui m'ouvre le ciel
Cette image qui m'ouvre le ciel.

Nous sommes nés par le désir d'une mère
Abusive, absente, lointaine ou étouffante...
Cela n'enlève rien à l'évidence :
Nous sommes nés de l'amour d'une maman !

Morice Benin, 2001

vendredi 3 février 2023

Larmes


Rogier van der Weyden : La Descente de croix (détail), 1435, Museo del Prado

 
 
 

Les larmes de Delphine


Éric Rohmer : Le rayon vert (1986).

 
 
 

Élégie

Quand le fil de ma vie (hélas, il tient à peine !)
Tombera du fuseau qui le retient encor ;
        Quand ton nom, mêlé dans mon sort,
Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ;
Quand une main fidèle aura senti ma main
        Se refroidir sans lui répondre ;
Quand mon dernier espoir, qu'un souffle va confondre,
        Ne trouvera plus ton chemin ;
Prends mon deuil : un pavot, une feuille d'absinthe,
Quelques lilas d'avril, dont j'aimai tant la fleur !
Durant tout un printemps qu'ils sèchent sur ton cœur ;
Je t'en prie : un printemps ! cette espérance est sainte !
J'ai souffert, et jamais d'importunes clameurs
N'ont rappelé vers moi ton amitié distraite ;
Va ! j'en veux à la mort qui sera moins discrète,
Et je ne serai plus quand tu liras : « Je meurs. »

Porte en mon souvenir un parfum de tendresse ;
Si tout ne meurt en moi, j'irai le respirer.
Sur l'arbre, où la colombe a caché son ivresse,
Une feuille, au printemps, suffit pour l'attirer.

S'ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
De cette couleur sombre attriste un temps d'amour,
Dis que c'est par amour que ton coeur l'a choisie ;
Dis que l'amour est triste, ou le devient un jour ;
Que c'est un voeu d'enfance, une amitié première ;
Ah ! dis-le sans froideur, car je t'écouterai !
Invente un doux symbole où je me cacherai.
Cette ruse entre nous encor... c'est la dernière.

Dis qu'un jour, dont l'aurore avait eu bien des pleurs,
Tu trouvas sans défense une abeille endormie ;
Qu'elle se laissa prendre et devint ton amie ;
Qu'elle oublia sa route à te chercher des fleurs.
Dis qu'elle oublia tout sur tes pas égarée,
Contente de brûler dans l'air choisi par toi.
Sous cette ressemblance avec pudeur livrée,
Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi.

Dis que l'ayant blessée, innocemment peut-être,
Pour te suivre elle fit des efforts superflus,
Et qu'un soir accourant, sûr de la voir paraître,
Au milieu des parfums, tu ne la trouvas plus.
Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue ;
Que tu sentis sa trame arrachée à tes jours ;
Que tu pleuras sans honte une abeille perdue ;
Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours.

Qu'avant de renouer ta vie à d'autres chaînes,
Tu détachas du sol, où j'avais dû mourir
Ces fleurs, et qu'à travers les plus brillantes scènes,
De ton abeille encor le deuil vient t'attendrir.

Ils riront : que t'importe ? Ah ! sans mélancolie,
Reverras-tu des fleurs retourner la saison ?
Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison :
Quand tu ne l'aimas plus il fit mal à ma vie.

Enfin, l'été s'incline, et tout va pâlissant :
Je n'ai plus devant moi qu'un rayon solitaire,
Beau comme un soleil pur sur un front innocent
Là-bas... c'est ton regard : il retient à la terre !

Marceline Desbordes-Valmore, vers 1830

 
 
 

Il suffit d'une larme


Jean-Claude Gianadda

 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 

Ne chantez pas la mort


Léo Ferré.

 
 
 
 
 
 

Nous pensons beaucoup à toi. C'est dur d'imaginer que tu n'es plus là. Tu es partout et tu es nulle part. Nous t'envoyons plein d'amour. Tout plein d'amour.

mardi 3 janvier 2023

Le silence est le doux langage des anges


« Chemin du Paradis ». Hélène. Ault, Bois de Cise, 16 juillet 2018.

Après tout ce temps déjà passé, je suis sûr maintenant à l'aube de cette nouvelle année qu'il était l'heure que tu partes. On ne peut pas continuer à souffrir, et souffrir de plus en plus, en voyant l'horizon s'assombrir. On ne croit jamais au terme de la vie et quand il est effectif, on ne l'accepte pas. On cherche toujours un motif pour se convaincre qu'il aurait pu en être autrement. Un détail, une circonstance, un instant d'inattention, une erreur d'appréciation, autant chose que l'on aurait pu éviter si l'on avait été plus vigilant, mais qui par défaut de vigilance, ont été fatals ?
Si cependant était arrivé ce qui devait arrivers ? Le destin. Pourquoi chercher plus loins ? À un moment, les choses sont dites, écrites. Il ne reste plus qu'à les accepter.
Bien sûr, il reste notre souffrance, à nous qui t'avons aimée et que tu aimais. Mais au moins, toi tu ne souffres plus. J'espère que dans ton Ciel tu es entourée de lutins, d'elfes et d'écureuils et de tout cet univers magique que tu as toujours eu dans ta tête et ton coeur et qui a tissé l'arrière-plan de ta vie.

Ma vie n'est qu'un instant une heure passagère
Ma vie n'est qu'un seul jour qui m'échappe et qui fuit
Tu le sais, ô mon Dieu! pour t'aimer sur la terre
Je n'ai rien qu'aujourd'hui!...
...
Je volerai bientôt, pour dire tes louanges
Quand le jour sans couchant sur mon âme aura lui
Alors je chanterai sur la lyre des Anges
L'Éternel Aujourd'hui !

Extrait de Mon chant d'aujourd'hui, Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Saint Face.


Photographie de Thérèse prise par Céline au choeur, 3 octobre 1897.
Copyright Office Central de Lisieux

 


Mon chant d'aujourd'hui, dit par Michael Lonsdale (2013, extrait de l'album Thérèse : Vivre d'amour).

 

Victor Hugo à Ault

L'autre fois, en faisant une recherche aux archives, j'ai eu l'occasion de lire la lettre que Victor Hugo avait écrire à Adèle, son épouse, en 1837. Il lui fait le récit de son passage au bourg d'Ault, petite commune du littoral du département de la Somme. Cette commune a la particularité d'être placée là où commencent les falaises vives de la Côte d'Opale.
Cette lettre m'a bien sûr rappelé les deux jours que vous aviez passés toi et Madeleine au bois de Cise, écart de la commune d'Ault, en juillet 2018, et le plaisir éprouvé en longeant le haut des falaises.

Victor Hugo, accompagné d'un guide plutôt inexpérimenté, parcourait un chemin similaire, puisqu'il venait du Tréport, endroit qu'il affectionnait. Voici comment il décrit son arrivée à proximité d'Ault.

En lisant ces mots, je me suis tout de suite dit qu'ils t'auraient plus et que tu les aurais sans doute cités dans ton article. Alors, les voici.

Le bourg d'Ault

Une heure après, toujours par le sentier tortueux de la falaise, j’approchais du Bourg-d’Ault, but principal de ma course. À un détour du sentier, je me suis trouvé tout à coup dans un champ de blé situé sur le haut de la falaise et qu’on achevait de moissonner. Comme les fleurs d’avril sont venues en juin cette année, les épis de juillet se coupent en septembre. Mais mon champ était délicieux, tout petit, tout étroit, tout escarpé, bordé de haies et portant à son sommet l’océan. Te figures-tu cela ? vingt perches de terre pour base, et l’océan posé dessus. Au rez-de-chaussée des faucheurs, des glaneuses, de bons paysans tranquilles occupés à engerber leur blé, au premier étage la mer, et tout en haut, sur le toit, une douzaine de bateaux pêcheurs à l’ancre et jetant leurs filets. Je n’ai jamais vu de jeu de la perspective qui fût plus étrange. Les gerbes faites étaient posées debout sur le sol, si bien que pour le regard leur tête blonde entrait dans le bleu de la mer. À la ligne extrême du champ une pauvre vache insouciante se dessinait paisiblement sur ce fond magnifique. Tout cela était serein et doux, cette églogue faisait bon ménage avec cette épopée. Rien de plus frappant, à mon sens, rien de plus philosophique que ces sillons sous ces vagues, que ces gerbes sous ces navires, que cette moisson sous cette pêche. Hasard singulier qui superposait les uns aux autres, pour faire rêver le passant, les laboureurs de la terre et les laboureurs de l’eau.
Extrait de la lettre de Victor Hugo à son épouse, Adèle. Dieppe, 8 septembre 1837.
Texte intégral de la lettre ici.

 
 

2 janvier 1873
 


Céline et Thérèse Martin, âgées de 12 et 8 ans, en 1881 à Lisieux.
Copyright Archives du Carmel de Lisieux

Nous célébrons cette année les 150 ans de la naissance de Thérèse Martin, née à Alençon le 2 janvier 1873.

Un Lys au milieu des épines
pour Sr Marie de La Trinité, mai 1987.

  Seigneur, tu m'as choisie dès ma plus tendre enfance
Et je puis m'appeler l'oeuvre de ton amour...
Je voudrais, ô mon Dieu ! dans ma reconnaissance
Oh ! je voudrais pouvoir te payer de retour !...
Jésus mon Bien-Aimé, quel est ce privilège
Pauvre petit néant, qu'avais-je fait pour toi ?
Et je me vois placée dans le royal cortège
Des vierges de ta cour, aimable et Divin Roi !

  Hélas je ne suis rien que ma faiblesse même
Tu le sais, ô mon Dieu ! je n'ai pas de vertus...
Mais tu le sais aussi, le seul ami que j'aime
Celui qui m'a charmée, c'est toi, mon Doux Jésus !...
Lorsqu'en mon jeune coeur s'alluma cette flamme
Qui se nomme l'amour, tu vins la réclamer....
Et toi seul, ô Jésus ! pus contenter une âme
Qui jusqu'à l'infini avait besoin d'aimer.

  Comme un petit agneau loin de la bergerie
Gaiement je folâtrais ignorant le danger
Mais, ô Reine des Cieux ! ma Bergère chérie
Ton invisible main savait me protéger
Aussi tout en jouant au bord des précipices
Déjà tu me montrais le sommet du Carmel
Je comprenais alors les austères délices
Qu'il me faudrait aimer pour m'envoler au Ciel.

  Seigneur, si tu chéris la pureté de l'ange
De cet esprit de feu qui nage dans l'azur
N'aimes-tu pas aussi s'élevant de la fange
Le lys que ton amour a su conserver pur ?
S'il est heureux, mon Dieu, l'ange à l'aile vermeille
Qui paraît devant toi brillant de pureté
Ma joie dès ici-bas à la sienne est pareille
Puisque j'ai le trésor de la virginité !.


Un lys au milieu des épines, chanté par Pierre Éliane (1992)

samedi 3 décembre 2022

Deuil


Amiens, cathédrale : autel Sainte Thérèse, 31 octobre 2022.

Notre chère et précieuse Hélène, mon coeur, ma petite Maman,

Nous ne le savions pas encore, mais, avec cette 8ème ligne thérapeutique, tu étais arrivée à la dernière étape de ton chemin de douleur et de lumière.

Une 7ème thérapie qui échoue à son tour, cette promesse des Car T-cells à laquelle tu te raccrochais désespérément mais dont la possible réalisation était toujours repoussée. Et puis là où j'ai compris que ce n'était qu'un faux espoir, c'est quand on t'a dit qu'il faudrait six mois de rémission pour te permettre d'y avoir accès. Six mois de rémission ? Cela paraissait impossible, c'était un impossible. Dans l'état où tu te trouvais, six de mois de survie, c'était déjà une espérance...

Ce dernier été fut peut-être pire encore que la fin 2017-début 2018, quand tu souffrais d'hyperviscosité, avec les plasmaphèrèses, l'attente du Venetoclax qui finalement t'a donné un an de répit. À cette époque, le Dr D. ne te donnait plus d'espoir, mais nous n'y croyions pas, n'est-ce pas ? Tandis qu'à l'été 2021, tout vacillait, tout devenait incertitude.

Il y a eu cette insupportable douleur au menton, douleur et insensibilité tout à la fois, apparue dès le début du nouveau traitement et qui ne t'a jamais laissée de trève. Il y a eu la découverte d'une tumeur près de l'oreille, qui a ravivé tes craintes d'une atteinte au cerveau, confirmée quand on t'a proposée la pose d'un accès sur le crâne pour permettre l'insertion directe d'une chimiothérapie dans le cerveau. Le faux rendez-vous pour la radiothérapie liée à cette tumeur du 17 septembre a brisé encore un peu nos espoirs.

En rentrant d'hémato le 22 septembre, tu tenais à peine sur tes jambes, affaiblies pas un mois d'hôpital et tous les traitements, la morphine et le reste.

Dans les jours suivants, tu as été de plus en plus mal. Lundi vers 17h30, le 27, quand je suis rentré, tu es venue près de moi, nous étions côte à côte, la main dans la main. Quand tu as voulu te lever, tes jambes t'ont lâchée et tu as failli tomber.

Le soir, tu n'as rien pu manger, tu n'as pas pu avaler tes médicaments, ces énormes comprimés de Valaciclovir, Bactrim et le reste. Épuisée, tu es partie te coucher. Tu étais tellement mal, tu te vidais de partout. Tu disais qu'on ne pouvait plus te soigner, que c'était fini, et que tu ne voulais pas devenir dépendante. Tu voulais pouvoir préserver ton autonomie et ton intimité. Je te répondais que je m'occuperai de toi, quoiqu'il en soit, qu'il fallait que tu nous restes, que nous t'aimions plus que tout.

Le lendemain matin, il fallait se lever pour être à l'hôpital à 8 heures. Tes analyses étaient très mauvaise. Ton sang ne parvenait plus à se régénérer. Il fallait encore une transfusion, qui aurait fait remonter un peu l'hémoglobine, en attendant la prochaine, trois jours après, et ainsi de suite... Et puis, les plaquettes étaient à 3000, elles n'avaient jamais été aussi basses depuis le début de la maladie en 2012.

Huit heures, c'était trop tôt dans l'état où tu étais. Je me suis préparé et je n'ai pas voulu te réveiller. Je guettais, attendant que tu sois prête à te lever. Soudain, j'ai entendu un bruit sourd venant de ta chambre. Tu t'étais levée silencieusement, sans allumer de lumière et tu étais tombée. Ton front avait heurté le montant de la porte. Tu étais allongée sur le sol et ton sang maudit se répandait autour de ta tête. Tu balbutias, tu essayais de dire quelque chose mais je ne comprenais pas.

À 7 heures 13 j'appelais le 15 après avoir téléphoné à Madeleine.

Les pompiers t'ont emmenée aux urgences, escortés par Madeleine et Arthur. Moi je suis bêtement resté à la maison, prêt à partir dès que j'aurais des nouvelles. J'ai soigneusement nettoyé le sol de ton sang, pour que tu trouves ta chambre propre en rentrant. Bien sûr, je n'imaginais pas que tu ne rentrerais pas. Comment l'aurais-je pu ? Que de regrets, toujours.

Vers 9 heures, le téléphone a sonné. Un médecin m'a fait comprendre, avec beaucoup de tact, que tu avais une hémorragie cérébrale, due à ta chute mais aussi sans doute au myélome, et qu'il était difficile, dans ton état, d'envisager une opération.

Quand je suis arrivé aux urgences vitales, tu étais déjà dans le coma. 3000 de plaquettes...

Au CHU, ils n'étaient pas équipés pour prendre soin de toi. Mercredi, tu as été transféré aux soins palliatifs, à Saint-Victor. Nourrie uniquement de morphine et de paracétamol, ton visage s'est creusé au fil des jours, et ta conscience s'est perdue, petit à petit. J'ai vu tes lèvres articuler muettement "Moi aussi" quand je t'ai murmuré à l'oreiller les mots que l'on dit avant ces deux-là. Jusqu'à vendredi, tu avais encore la force de nous communiquer ton amour par les yeux. Que de regrets, mon Dieu.

 


Hélène, 24 décembre 2015.

Et voilà. Plus d'un an et tu n'es pas revenue. On a beau se dire que pour toi, c'est mieux comme ça, on ne peut que traîner notre peine ; elle revient chaque jour, parfois légère, parfois intense, toujours infinie.

Et bien sûr, ton départ ne s'est pas déroulé comme tu l'avais rêvé. Cela aurait dû être comme dans un conte, une vieille gravure du XIXème siècle. Comme on se l'imagine, se dire adieu dans la paix, en toute conscience. Tu aurais été dans ton lit, un peu relevée, la tête enfoncée dans deux profonds oreillers blancs. Nous aurions été assis de part et d'autre, à te tenir la main. Tu nous aurais prodigué ton amour, prononcé des mots de consolation, d'espérance. Nous aurions essayé de nous retenir de pleurer. Mais sachant qu'un jour ou l'autre la fin viendrait, ces mots, tu les as écrits, en prévision. Ce fut un acte d'amour que de les tracer, une douleur et une délivrance. Parmi eux : Et j’espère que quand viendra le jour, j’aurais eu la force de sourire en disant : « C’est un beau jour pour mourir ». Seule ou avec vous à mes côtés.

Mais hélas la vie n'est pas romantique. Rien ne s'est passé comme dans un conte. La triste réalité est venue gâché cet ultime moment, briser le rêve. Toi notre poème, ton dernier ver s'achève sur le mot « sans » qui rime avec « sang ».

La photo est celle que Joelle a mise dans son article daté du 8 octobre pour marquer ton dernier anniversaire. En la voyant, j'ai été envahi d'un chagrin infini. Elle date de Noël 2015, alors que les signes de la première rechute s'accentuaient, prélude à la seconde autogreffe.
 

France Inter propose une belle émission L'inconscient, par le Dr. Nasio.

Le thème de celle du dimanche 27 novembre 2022 était Hélène, la maman qui a perdu son bébé

Cette histoire épouvantable a bien sûr été l'occasion de parler du deuil.

Qu'est-ce qu'un deuil ? Le deuil,, dit le Dr. Nasio, c'est un temps, le temps qu'il faut pour accepter à vivre avec l'absence de celui ou de celle que nous avons tellement aimé, que nous aimons et que nous venons de perdre. Or, accepter de vivre avec l'absence de l'aimé disparu ne signifie pas que je l'oublie. Bien au contraire, je l'aime toujours aussi fort qu'avant, mais différemment.

Après ces propos un peu convenus, le docteur dit quelque chose de plus fort :

Comme si Hélène criait au monde : « J'ai perdu mon enfant, et vous voudriez que je l'oublie, que je le trahisse, qu'il disparaisse une deuxième fois ? Jamais, vous m'entendez, jamais. Il existe et continuera à exister en moi. »
J'ai compris ce jour-là combien l'endeuillée tenait à garder sa douleur, parce que sa douleur, la douleur de l'absence de son aimé, est un cri d'amour, une preuve de fidélité au défunt. Je pleure, dirait Hélène, je ne veux pas m'arrêter de pleurer, parce que quand je pleure, je l'aime. Mon chagrin est mon amour.

Comme ces derniers mots sont vrais !

Beaucoup de gens ont dit ou écrit de belles choses sur la mort et sur le deuil. Mais, à chaque fois que j'en lis, elles me semblent bien pauvres par rapport à la réalité de l'absence de l'être cher. Aucun mot ne peut en rendre compte. Chaque âme renferme sa douleur, la douleur du vide et du besoin.

jeudi 3 novembre 2022

Nicey

Chère Hélène

Aujourd'hui, jour des défunts, je te sens près de moi. Hier aussi, jour de la Toussaint. Si tu savais comme je suis triste mais heureux de sentir encore un peu ta présence.

Tu le sais, mercredi dernier, nous étions au cimetière de Nicey avec Serge et Liliane. Tu aimais ces moments où nous nous retrouvions tous les quatre, ou tous les cinq avec Madeleine, dans ce petit cimetière en pleine campagne, au bord du chemin de Pierrefitte, devant la tombe de Papi, Mamie et Maman. Un lieu familier, amical, au milieu des pâtures, dans cette Meuse qui se désertifie de plus en plus.

Tu aurais été surprise et sans doute un peu peinée, en poussant la grille, de voir que la plupart des tombes de la partie de droite notamment avaient disparues. Les communes doivent appliquer la politique d'enlèvement des sépultures en déshérence, c'est comme ça. Mais c'était quand même de beaux monuments, anciens, en belle pierre, avec le soin du détail, et pas un marbre lisse et sans âme comme on en voit partout maintenant.

Cette clôture en fer forgé que tu avais prise en photo en mai 2015 a disparu.

Ces barbotines aussi.


 
 Dans la fratrie de ma Maman, maintenant, il ne reste plus que Guy, de 1937. Il était là, avec ma chère cousine, Nadine, et son mari. Il a toujours été impressionnant, le genre d'homme qui pose une barrière, fictive, on le sait, mais c'est ainsi. En tous cas, toujours pince-sans-rire, le colonel ! Je l'aime bien, mais il aurait fallu que nous nous voyions bien plus souvent pour nous apprivoiser l'un l'autre !
Il avait de peine d'avoir perdu son petit frère, mais aussi en raison de l'absence de cérémonie religieuse, et parce qu'il est opposé à l'incinération des défunts. Aussi, durant presque tout le temps passé au cimetière pour le dépôt de l'urne, a t-il tourné le dos. Il a passé un très long moment devant la tombe de ses parents et sa soeur, à l'autre bout de l'enclos. En réalité, il cherchait à dissimuler son émotion, mais petit à petit, il s'est rapproché du minuscule columbarium de Nicey.

Nadine m'a dit que son père tenait à être enterré dans la tradition. Si l'urne contenant les cendres de Théa, ma tante et marraine, décédée il y a plusieurs années, rejoignait le cercueil de son ex-mari dans sa tombe, elle aurait été comblée. Lui s'est remarié, après leur divorce, mais elle n'a jamais cessé de l'aimer. Encore une histoire de grand gaillard et de petite bonne femme. Tu l'aimais bien, Théa. Elle était à notre mariage à Saint-Roman. C'est beau, se rejoindre au-delà de la mort.