Programme du concert de Noël, au CHU d'Amiens,
Alma Mahler (orchertrations Camille Pépin)
Mozart
- Laue Sommernacht
- Bei dir ist es traut
- Smanie implacabili che m'agitate (Dorabella)- Cosi fan tutte
- Una donna a quidici anni (Despina)- Cosi fant tutte
- Symphonie n°39 (I. Adagio -Allegro II. Andante con moto III. Menuetto - Allegretto IV. Allegro)
Cela se passait dans le hall arboré du CHU d'Amiens, le vendredi 13 décembre : l'orchestre philharmonique de Picardie, dirigé par Arie van Beek, donnait un concert de Noël. Quelques jours avant, un flyer déposé sur mon plateau repas m'en avait informé et je craignais de ne pouvoir y aller en raison de l'horaire qui était aussi celui de mon changement de poches de chimio. Bien qu'ayant eu l'autorisation de m'y rendre, je n'y croyais pas beaucoup mais les infirmières ont fait tout leur possible pour décaler un peu mon traitement et me déposer au concert... en fauteuil roulant !
Placée en bout de rang avec ma potence chargée de trois pompes à chimio et enturbannée, je me suis soudain rendue compte que je ne passais pas inaperçue dans une foule surtout de visiteurs et de soignants, d'administratifs. Peu de malades avaient pu sortir de leurs chambres. Moi, j'étais la parfaite incarnation d'une cancéreuse et les journalistes de France 3 Picardie m'ont vite repérée. J'ai donné mon accord pour répondre à leurs questions sur la musique à l'hôpital. Cela ne me dérangeait pas de m'exprimer sur ce sujet, bien au contraire. Un peu moins d'être filmée ! L'orchestre commençait à s'accorder et je parlais toujours devant la caméra, émue par ces notes désordonnées précédant tout concert. Depuis toujours, j'aime ce moment furtif, un peu avant que les musiciens ne suivent leur partition. J'ai regretté de ne pas avoir pu le vivre vraiment afin de m'accorder moi-même à cette harmonie, cette vibration.
La mezzo-soprano MarieLou Jacquard déroulait son chant de velours, gracieux, sobre. L’acoustique parfaite du lieu portait admirablement les lieder d'Alma Malher. Et pourtant, je n'arrivais pas à m'imprégner de la beauté de ces mélodies. Je repensais à ce que j'avais dit et que je trouvais ridicule. Et surtout, le journaliste continuait d'interroger un autre patient, juste devant moi, qui n'en finissait pas de parler de son amour de la musique. J'ai réussi à glisser que ce serait bien justement de pouvoir l'écouter, la musique ! Ma voisine d'à côté a acquiescé. A la fin du concert, le chef est venu l'embrasser ; elle m'a révélé qu'elle était une violoncelliste de l'orchestre qui ne pouvait pas jouer ce jour-là, pour des raisons de santé.
Peu à peu, j'ai réussi à oublier cette cacophonie ambiante, à être vraiment présente. Il y avait une grande écoute dans le hall transformé en salle de spectacle. L'orchestre s'impliquait de tout son coeur. Je me disais qu'au-delà des coursières, peut-être, certains malades avaient ouvert les portes closes de leurs chambres et s'évadaient grâce à la musique. L'hôpital résonnait comme une grosse caisse. J'imaginais des bulles musicales se propager dans le moindre espace pour effacer souffrance et angoisse.
La deuxième partie du programme était consacrée à Mozart. Les extraits de Cosi fan tutte m'ont enchanté, moi qui suis pourtant parfois agacée par trop de fioritures. Je me suis dit qu'il y avait effectivement quelque chose de particulier chez ce compositeur que la medium Patricia Darré recommande de diffuser dans les maisons, pour les purifier. Et un hôpital a drôlement besoin de l'être !
Une violoniste avec qui j'ai échangé à la fin du concert, m'a dit que jouer du Mozart à l'hôpital n'était pas anodin et que ses musiques étaient effectivement propices à alléger la lourdeur du lieu. Elle-même en suivant ses lignes mélodiques, se sentait comme emportée dans un canal ascensionnel vers le ciel.
Dommage que je n'ai pas pu profiter de l'allegro final de la symphonie n°39, tenue de cocher des croix dans un questionnaire de satisfaction du service de communication du CHU. Ils avaient sans doute peur que je ne m'envole dans le traîneau du père Noël, ma potence transformée en montgolfière, avant la fin du concert !
Quelle époque où il faut commenter les évènements avant de les avoir vécus, digérés, afin d'alimenter sites internet ou réseaux sociaux. Je ne suis pas dupe : sans cette médiatisation autour du concert, ce cadeau de Noël ne nous aurait peut-être pas été offert... Il faut vivre avec son temps et je me suis pliée au jeu mais si prochaine fois il y a, j'essaierai de disparaître dans un coin pour profiter davantage de tant de beauté. Incognito.
Quand je suis rentrée chez moi, j'ai sortie toutes mes partitions de Mozart. Entre deux cures au CHU, l'année 2020 sera mozartienne, ça c'est certain !
Un grand merci aux musiciens pour le don de leur art.


