Tous les matins après avoir ouvert les lourds volets en bois de ma chambre, je regarde la nature, encore à moitié plongée dans le sommeil et les rêves de la nuit. J'observe la couleur du ciel, je porte mon regard le plus loin possible dans la futaie. Si des feuilles bougent, je fixe mon attention sur la présence éventuelle d'un écureuil. Ce n'est le plus souvent que le vent. Dans le meilleur des cas, un oiseau.
Peu avant Noël, à l'heure matinale où les chasseurs perforent le silence de leurs coups de fusil, un faisan s'était posé dans les arbres, à la lisière de notre maison. C'était la deuxième fois que j'en voyais un cette année. Soudain, il a eu l'air effrayé et avant que j'ai eu le temps de réaliser ce qui attirait son attention, elles étaient là. Deux bêtes magnifiques, immenses. J'étais hypnotisée.
Cela ne dura que quelques instants durant lesquels j'étais incapable d'analyser ce que je voyais. Je voyais, c'est tout ! Elles repartirent en marchant sur leurs pattes bien graciles par rapport à leur corps imposant. L'une d'elle semblait boiter, fatiguée. J'ai à peine eu le temps de voir son arrière-train tout blanc, un peu en forme de cœur, et elles avaient disparu.
J'ai réalisé que je venais de vivre une expérience comme celles vécues par Sylvain Tesson, en compagnie de son ami photographe Vincent Munier, à l'affût de la Panthère des neiges :
Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant, de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. Or la conscience met du temps à accepter ce qu'elle ne connaît pas. L’œil reçoit l'image de pleine face mais l'esprit refuse d'y convenir.
Même hébétude chez moi devant ces bêtes que je n'avais cependant pas guettées durant des jours. Dans mon ignorance et ma fascination, j'avais d'abord cru voir un cerf ou une biche. Il s'agissait en fait d'un chevreuil et d'une chevrette, reconnaissables à leur fessier pourvu d'une zone de poils blancs, que l'on nomme miroir (en forme de haricot chez le mâle, de cœur chez la femelle).
Ces animaux étaient venus jusqu'ici, sans doute pour échapper aux chasseurs et c'était comme un cadeau du ciel. Une apparition sacrée.
Non loin de chez nous, une vie sauvage et cachée enchante le monde de sa présence. Je prie pour qu'il en soit ainsi longtemps encore. Avant le coup de feu fatal.
