Est-ce à force de porter un masque pour sortir, que je me sens comme bâillonnée ? En tout cas, j'arrive difficilement à poser des mots sur le moment que nous vivons. J'essaie de tenir bon, c'est tout.
Durant les six jours de ma cure thérapeutique, je n'ai vu aucun visage sans protection, aucun sourire de Joconde. Et quand je regardais les informations, encore des masques, des blouses, des lits en réanimation ! Lors de mes deux autogreffes (en 2012 et 2016), j'avais déjà souffert de cette absence de figures humaines expressives mais là, cela m'a semblé plus difficile à vivre, sans doute en raison du contexte.
Le monde extérieur ressemble maintenant à celui que je connais bien en hématologie. Partout des effluves de gel hydroalcoolique, des paroles prononcées derrière des écrans ouatés ou des parois en plexiglas. Où commence et s'arrête l'hôpital ?
Heureusement, depuis le retour chez moi, que je vis chaque fois comme une petite résurrection, certains plaisirs simples me mettent à nouveau en joie et m'aident à oublier le reste. Le réveil des oiseaux au petit jour, la première tartine de pain grillé, l'odeur mêlée des lilas et des muguets ivres de soleil, le marathon des merles qui se pressent avant la nuit, une pièce de Feydeau dans la collection "Au théâtre ce soir"...
Mais sans crier gare, l'angoisse refait bien vite surface, accentuée je pense, par les élixirs qui circulent dans mes cellules. Je suis incapable de réfléchir, de donner des nouvelles. Mon cerveau est comme anesthésié. Ailleurs...
Je fuis dans la lecture facile des romans sentimentaux surannés, la redécouverte des classiques de la littérature les moins anxiogènes possibles... et l'arrachage des pissenlits ! Un peu de jardinage sans prétention car même planter me stresse. Comme je ne suis pas une experte, je trouve cela vite compliqué et cela me détend beaucoup moins que d'observer ce qui pousse spontanément.
La végétation est devenue envahissante et nous avons du mal à faire face devant tout ce qu'il faudrait tailler, débroussailler. Est-ce si important ? Je trouve que la nature a bien raison de se montrer exubérante, libre, rebelle. Il sera toujours assez tôt pour la martyriser, quand nous serons redevenus des humains sûrs de nous.
Sans oublier celui offert par Eve, une autre patiente brodeuse, qui avait confié aux infirmières, ce cadeau à mon intention. Que de créativité et de bienveillance en hématologie !
Même derrière un masque, nous pouvons garder ce qui fait le sel de la vie : les échanges, les rencontres, l'amour des autres. En ces temps bouleversés, nous avons plus que jamais besoin de la grandeur des hommes.











