mercredi 2 juin 2021

Un vol avec du panache

L'esprit un peu embrumé par le manque de sommeil, le cerveau cortisoné en mode stress, j'ai d'abord cru qu'il s'était passé quelque chose de grave quand Jean-Michel m'a téléphoné à l'hôpital pour me dire :

- Il y a eu un vol. Un vol sous la véranda !

En une seconde, j'ai imaginé des outils dérobés en plein jour, des individus louches rodant la nuit, des dégradations. 

Heureusement, il m'a vite rassurée en ajoutant : 

- C'est ton écureuil ! 

Depuis ce printemps, trois jeunes écureuils, insouciants et téméraires comme des ados, fréquentent le jardin qu'ils semblent avoir intégré à leur environnement naturel, en prolongement du bois. Ils sont moins farouches que les générations précédentes même s'ils fuient à notre arrivée mais jamais bien loin. Ils s'approchent aussi davantage de la maison, jusque sur la terrasse.

Alors qu'en cette saison il faudrait moins les nourrir, nous avons doublé les rations de noix et tournesols, tellement ces petits foufous sont mignons et voraces.

Pour éviter les disputes et voir nos protégés de plus près, j'ai installé un plateau de graines pas loin de la véranda. Idéal pour bien les regarder grignoter des rations vite disparues et avec de moins en moins de crainte.

Ce qui devait arriver, arriva. Un jour, un membre de la troupe fit une longue incursion sous la véranda, restée entr'ouverte. Nous pensions qu'il s'était perdu et ne trouvait plus la sortie. Le lendemain, le même (?) a essayé de rentrer alors que la porte vitrée était fermée. Il semblait vouloir investir ce lieu car évidement, il avait repéré où je stockais sa nourriture comme nous le confirma la suite.

Ce fameux dimanche où j'étais à l'hôpital, Jean-Michel qui a été témoin du larcin, a vu un premier écureuil essayer sans succès de monter sur la table où je pose leur petit panier rempli de noix. Un autre (?) plus doué, est revenu et a tout vidé en un temps record pour aller cacher ses trésors ailleurs... 

 

Puis il est revenu s'attaquer au grand sachet de graines de tournesol. Pourquoi se contenter d'un petit Drive quand on peut piller les réserves ?


 

Et si possible, sans laisser le copain en faire autant. Un butin, cela ne se partage pas, parole d'Arsène Lupin !

 

C'est le lendemain que Jean-Michel a réussi à filmer et photographier un nouveau vol dont sont extraites ces illustrations. Que du bonheur pour moi qui regrettais d'avoir manqué ce spectacle !

Depuis, nous avons pris des mesures drastiques.

  • plus d'exposition de nourriture sous leur nez (quel supplice de Tantale !), 
  • déplacement du plateau repas vers le noisetier, loin de la maison, 
  • diminution progressive des rations de tournesols, 
  • suppression des noix jusqu'à l'automne.

Nos rouquins commençaient à devenir dépendants de cette nourriture facile et pas assez diversifiée pour les maintenir en bonne santé. En croyant les préserver de la famine, nous étions en train de les fragiliser et de leur faire oublier leurs instincts primaires de bête sauvage. Par égoïsme d'humain émerveillé par leur beauté.

Désormais, ils font encore un petit tour dans le jardin entre 18h et 20h, grignotent les quelques poignées de graines que je dépose un peu avant, se disputent près de l'abreuvoir, se pourchassent autour des gros troncs d'arbre. Il n'y en avait pas moins de quatre, l'autre jour !

S'ils pénètrent encore un peu sous la véranda, comme ils n'y trouvent plus rien à manger, ils s'en retournent vite au bois. Et c'est très bien ainsi.

dimanche 30 mai 2021

La brioche du dimanche de Pentecôte

Ma 15e cure s'est déroulée en partie sur le long week-end de la Pentecôte. Pas de visite autorisée mais une belle surprise quand même : alors que la veille elle avait eu une garde de 24h dans une service d'urgences de l'Oise, ma douce Madeleine est venue me déposer une brioche pour mon petit déjeuner du dimanche. Comme je l'admire et la plains d'avoir à supporter un tel rythme de travail dans un système hospitalier saturé, parmi des gens souvent agressifs avec les médecins qui tentent de les soigner ! Même si elle a pu choisir un service d'urgences qui respecte les internes sans les pousser au burn-out, elle démarre un stage de 6 mois qui ne sera pas facile. Alors sa visite express m'a beaucoup touchée. Une attention filiale plus précieuse que l'or.

Autrefois, le dimanche, on avait droit à un croissant, un pain au chocolat ou une brioche parisienne pas trop mauvais. C'était le petit plaisir des hospitalisés à l'heure du café matinal. Économie oblige, ils ont été remplacés par des tranches de brioche industrielles qui restent sur l'estomac. Les plateaux repas sont de moins en moins variés, et plus restreints qu'avant. Moins bons, cela va sans dire...

Alors grâce à Madeleine, j'ai commencé mon dimanche sous de bons augures en croquant dans le moelleux d'une brioche aux pépites de chocolat blanc.

Ce dimanche de la fête des Mères, elle est à nouveau à son poste mais hier, nous avons célébré mon retour à la maison. Belle après-midi insouciante et gourmande au jardin.

Avec aussi une petite brioche pour mon petit déjeuner du dimanche de la fête des Mères ! 

Je suis vraiment une maman comblée et remercie la vie de nous avoir offert cette fille-là. Je ferai toujours tout mon possible pour la protéger sans l'étouffer, en lui faisant confiance et en acceptant ses choix si ce sont ceux de son bonheur.

 


mercredi 5 mai 2021

Jardin désagrément

Ce printemps a bien commencé par une explosion de tulipes, plus nombreuses et pérennes que l'an passé. Les nuits froides semblent convenir à leur beauté colorée, comme les températures encore fraîches pour la saison et l'absence de pluie.

 J'aime les fleurs à bulbes que l'on plante à l'automne et qui pointent le bout de leur nez après l'hiver. Puis recommencent ce cycle d'année en année, sans effort particulier pour le jardinier. 

Tout comme les vivaces qui connaissent le chemin de la floraison toutes seules et demandent juste un petit rafraîchissement une fois fanées. 

 Mais que de travail dans le reste du jardin envahi par des herbes indésirables ! 

Il a fallu qu'une voisine me parle de chiendent pour que je panique à l'idée de voir ma terre entièrement recouverte par cette plante sournoise qui progresse grâce à ses racines souterraines.

L'ancien potager ressemblait déjà à un champ d'adventices : nous l'avons entièrement défriché à la grelinette et à la main dans l'espoir d'y resemer une prairie bordée d'une allée gazonnée. [J'aime beaucoup les prairies fleuries mais il faut chaque année remplacer celle de l'année précédente pour en resemer une nouvelle. C'est plutôt laborieux et je pense désormais limiter la taille de mes prairies... ou les laisser en place après les avoir fauchées et observer ce qui repousse spontanément].

La pelouse du jardin n'était plus qu'une collection de mauvaises herbes : pissenlit, mousse, chiendent, digitaire (qui ressemble au chiendent)... J'ai commencé à en arracher, une à une. Peine perdue ! Je me retrouve avec une pelouse gruyère, une belle tendinite du poignet, des doigts douloureux... et toujours autant de végétation anarchique.

Et impossible de resemer du gazon. J'ai fait une tentative qui n'a rien donné. Il fait encore trop froid le matin. Et beaucoup trop sec.

J'attends donc des conditions climatiques plus propices à mes projets. Quitte à recommencer à l'automne si cela ne donne rien...

Et pendant ce temps-là, la pelouse de mes voisins, verte comme du faux gazon, est traitée, tondue, arrosée. On dirait un tapis aseptisé alors que chez nous, règne le désordre de la vie et de la nature.

Tant pis si notre "pré" dénote dans le lotissement du moment qu'il fait le bonheur des abeilles et accueille les écureuils.

 J'ai retrouvé au hasard de mes recherches découragées sur internet, un entretien d'Eric Lenoir dont je vous avais déjà parlé de l'ouvrage Petit traité du Jardin punk (que je n'ai toujours pas acheté).

En un mot, il dit qu'il vaut mieux profiter de son jardin au lieu de batailler pour l'entretenir !

Exactement ce que j'avais besoin de lire après une après-midi à suer au pays du chiendent. En voici quelques extraits.

 "Depuis quelques siècles, on a fait du jardin quelque chose qui est l’exaltation de la maîtrise par l’homme de la nature. Pour survivre, on a protégé nos récoltes des animaux, du froid, du vent. Mais ensuite, le jardinage est devenu un outil de gloire de l’humain face à la nature, c’est le cas par exemple des jardins de Versailles.

Il faut revoir notre façon de jardiner. Dans 95% des cas, il n’y a, par exemple, aucune raison valable de tondre. La tondeuse est un atavisme et quelque chose de compulsif. C’est une sorte de pression sociale, c’est culturel : on a un jardin, donc il faut tondre. C’est pour cela que je parle de désapprendre, apprendre à désapprendre, c’est vraiment réfléchir au pourquoi des choses. C’est pour cela que je fais le parallèle avec le mouvement punk, qui conteste ce qui n’a pas de sens à ses yeux.

Les gens cherchent à maîtriser leur jardin parce qu’ils ont le souci de faire propre, de rentrer dans le moule, sinon ça les inquiète. Il faut les éduquer au changement. Il y a très clairement une évolution dans ce sens-là, par le fait déjà que l’on découvre peu à peu l’ampleur du désastre de l’érosion de la biodiversité. Par ailleurs, les collectivités qui ont fait de la gestion différenciée, il y a une quinzaine d’années, qui ont laissé des parties de parcs non tondues, nous ont fait réfléchir.

Moi je m’amuse à dire que c’est par fainéantise que je ne tonds pas ou peu ; ça fait partie des raisons, clairement. Mais c’est aussi et surtout parce que je considère que l’espace que j’exploite à mes propres fins, qui est normalement un espace naturel, mérite que je préserve un maximum de ce que la nature voudrait y faire pousser."

 A méditer, de préférence dans un fauteuil au jardin, en lisant un poème d'Emily Dickinson qui adorait les fleurs de pissenlit qu'elle comparait à des soleils.

mercredi 14 avril 2021

Carte poétique

 A ma grande soeur Véronique

pour ses 59 printemps...

 


Dans le labyrinthe de nos vies,
Nos anniversaires sont comme
Des pépites d'or semées
Par le temps,
Des arabesques aux couleurs de
Nos souvenirs,
Une invitation à dessiner 
D'autres voyages,
Sur les pas du Petit Poucet...
 

 

Et en cadeau, ces réflexions très profondes de Jean Giono sur le bonheur, la vieillesse, la souffrance, avec l'accent de la Provence qui évoquera à ma soeur bien des souvenirs de vacances, non loin du Mont Ventoux.

J'espère que vous n'êtes pas obligés d'avoir un compte facebook pour la visionner...

 

 

lundi 12 avril 2021

Mon enfant intérieur

 
En chacun de nous se trouve un enfant qui souffre.

Thich Nhat Hanh

 

 

J'ai été une enfant timide et solitaire, vivifiée toutefois par une vie familiale joyeuse et animée. Je quittais rarement ma chambre peuplée de poupées, partageant mes loisirs avec seulement deux voisines de mon âge qui ne s'entendaient guère. J'aimais jouer les médiatrices, non sans parfois une dose d'innocente hypocrisie pour ménager la susceptibilité de chacune. J’exécrais les sports collectifs, les dortoirs à six lits en classe verte. Je n'aurais jamais pu être scout ou pensionnaire.

L'adolescence fut peut-être ma période la plus solitaire, entre mon journal sur papier quadrillé, ma harpe et ses arpèges, mes livres d'un temps perdu qui me faisait rêver et quelques amitiés épistolaires fortes dont une perdure encore aujourd'hui.

C'est par le biais des Doinel de Truffaut, de certains films de Rohmer, Sautet que j'ai commencé à avoir soif de rencontres, de dialogues réels. C'est le cinéma qui m'a ouvert aux autres et à la vie, drôle de paradoxe ! J'ai recherché des êtres qui me faisaient penser à ces personnages fictifs et j'ai eu la chance d'en croiser. Durant mes études en histoire de l'art puis dans cette belle famille de l'Inventaire du Patrimoine où j'ai rencontré beaucoup de mes amis actuels. Affinités nées sans doute de notre goût commun pour l'art, les choses de l'esprit, les discussions riches de sens...

A l'hôpital, je n'espère plus ce genre de rencontres après mon trop grand investissement auprès de Nathalie. L'épisode de sa mort m'a fragilisée et fait prendre la résolution de moins me préoccuper des autres. Cela pompe l'énergie dont j'ai besoin pour me sauver moi-même, me fait souffrir quand je m'attache trop ou au contraire, me déçoit quand je prends conscience de la pauvreté intérieure de beaucoup de personnes.

Je teste désormais une distance polie. Un peu comme je le ferais avec une personne assise à côté de moi lors d'un voyage en train un peu long. Sourires aimables, quelques échanges d'informations pratiques ou anodines et c'est tout. Mon silence bienveillant, ma discrétion sont tout ce que je souhaite offrir à celles qui partagent ma chambre. En espérant en retour, la même attitude respectueuse. 

Même si je n'ai pas réussi à éviter certains écueils avec ma voisine lors de la dernière cure, je pense avoir fait des progrès cette fois-ci. Je ferai encore mieux la prochaine fois !

De retour chez moi, il m'a semblé plus facile d'oublier un visage que je n'avais pas vraiment regardé, d'effacer des confidences que je n'avais pas encouragées. J'ai repris plus facilement le cours de ma vie, fidèle à moi-même et la petite fille que j'étais. 

Je sais que c'est elle qui souffre à travers moi durant ces séjours difficiles, alors je la protège du mieux que je peux.

samedi 27 mars 2021

Virus volant non identifié

 Bouquet de convalescence envoyé par mon attentionnée amie Michèle

Un virus de second rôle, envieux de la superstar virale du moment, s'est jeté sur moi, fragile immunodéprimée. Il a attendu que je sois en aplasie, une semaine après mon retour de l'hôpital, pour faire éclater son feu d'artifice qui m'en a fait voir de toutes les couleurs pendant plus de quinze jours. 

Fièvre, rhinite et toux mais surtout difficulté à respirer, telle une Marie-Antoinette prisonnière d'un corset trop serré. Avec un cœur battant la chamade sur un tempo endiablé. De quoi alarmer mon généraliste qui craignant une embolie pulmonaire, m'a envoyé faire un tour aux urgences ! 

Malgré mon lourd parcours de malade, c'était la première fois que j'y allais. Il y avait peu de monde et j'ai été prise en charge rapidement car j'ai pu ressortir le soir même. Je n'en croyais pas mes yeux, persuadée que j'allais être hospitalisée. En fait, mon bilan ne montrait rien d'alarmant au niveau cardiaque ou pulmonaire. J'avais croisé un virus inconnu ; il fallait laisser à mon système immunitaire défaillant le temps de l'évacuer.

J'ai mis des jours à remonter la pente tout doucement, incapable de réfléchir, de mettre des mots sur mes maux, de vous rassurer n'étant pas rassurée moi-même... Certains se sont inquiétés, d'autres m'ont soutenue par des silences respectueux, des messages gentils, des fleurs. Je n'en demeurais pas moins éteinte, à bout de force, capable seulement de lire ou de broder les lettres d'un ouvrage mystère. C'était déjà ça !

Depuis hier seulement, j'ai retrouvé un semblant d'énergie mais la toux persiste encore... Je reste très prudente, terrorisée à l'idée de rencontrer la terrifiante Covid-19 quand je vois comment un modeste virus m'a terrassée en un rien de temps. Je vais me renseigner pour savoir si un vaccin serait efficace dans mon cas. Pas certain...

J'ai plaisir aujourd'hui à vous parler de la joie profonde qui s'empare de moi chaque fois que je viens de passer une épreuve difficile. Tout me ressuscite. Je m'émerveille des cadeaux du printemps.

Comme les tulipes ramenées de Hollande par Francis et Brigitte qui s'épanouissent timidement dans le jardin.

Comme les écureuils affamés en cette saison des amours qui se croisent sur terre et dans les airs.

 

 

Comme les oiseaux qui accompagnent de leurs gammes printanières le festin du geai des chênes, si pataud.

 

Rassurée par la reprise de mes activités quotidiennes, mes angoisses s'apaisent. J'éprouve la profonde gratitude d'être vivante et je pourrais presque pleurer de bonheur, comme touchée par la grâce. 

Je retrouve la certitude d'une force qui m'aide et me dépasse après des jours de doute et de découragement. 


vendredi 5 mars 2021

A Nathalie

 

Assis près d'une cheminée
J'ai vu quatre hommes se lever
La lumière était froide et blanche
Ils portaient l'habit du dimanche
Je n'ai pas posé de questions
À ces étranges compagnons
J'ai rien dit, mais à leurs regards
J'ai compris qu'il était trop tard
Pourtant j'étais au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Mais il ne m'a jamais revue
Il avait déjà disparu
 
Nantes. Barbara

 

Grâce à toi, début 2021, j'avais retrouvé confiance en la possibilité de faire de belles rencontres lors de mes hospitalisations programmées. Je t'avais quitté confiante, patiente, d'une force incroyable quand de ton côté, tu saluais la mienne. 

Je pensais que tu allais très vite rentrer chez toi, ton infection détectée et soignée. Puis démarrer un traitement pour ton lymphome.

Des jours et des jours, tu es restée patiente entre deux examens. Cela me semblait bien long à moi, depuis la quiétude de ma maison retrouvée. Mais tu gardais le cap, acceptant les changements perpétuels de voisine comme un tic tac régulier dans ton parcours de combattante. 

Tu espérais la thérapie nouvelle des CAR T-Cell. Mais il était déjà trop tard : la maladie avait tissé son immense toile d'araignée partout dans ton corps.Ton état s'est dégradé rapidement. En accord avec les médecins et ta famille, tu as été mise sous sédation.

C'est ta fille qui a eu la délicatesse de me le dire par SMS le jour où je rentrais en hématologie pour ma 13e cure.

Cela a été difficile la première nuit, chambre 16, de dormir dans le lit que tu occupais toi, lors de notre séjour commun. Je te revoyais là au même endroit. J'avais l'impression d'être toi.

Je pensais que tu avais été transférée aux soins palliatifs mais j'appris le lendemain, que tu étais en fait tout près de moi, chambre 3. 

Et là, comme une certitude : il fallait que je te dise au revoir, que je te parle dans ton sommeil de Belle au Bois dormant.

J'avais besoin de donner du sens à cette situation tragique, de t'exprimer mon amitié, ma peine et mon admiration pour ton courage.

Malgré l'accord de ta fille, l'aval de la psychologue, une médecin vendredi refusa que j'aille te voir seule, de peur que cela me traumatise. Je pouvais rentrer dans ta chambre, soit avec cette médecin aussi froide qu'un stéthoscope, soit avec ta fille que je devais rencontrer l'après-midi mais qui ne s'est pas manifesté. Je respectai la douleur de ta famille et m’effaçai.

Mon besoin de te parler, sans doute lié à ma forte spiritualité m'a semblé incompris dans ce monde aseptisé de l'hôpital où la mort fait désordre. J'avais dit à cette médecin que j'étais croyante et que je n'avais pas peur de la mort. Je t'avais vu paisible, par le hublot de ta chambre et cette vision ne m'avait pas terrorisée, bien au contraire ! Tu étais si belle, ma douce Nathalie, comme une enfant auquel j'aurais aimé chanter une berceuse.

 Ma démarche pourtant pure et sacrée, semblait incomprise, suspecte. Toutes ces précautions devenaient franchement ridicules, humiliantes alors qu'en permanence, je suis parquée à côté d'autres souffrances dans ces chambres doubles. Là, les médecins n'ont pas peur que cela m'angoisse ou me déprime !

Alors la colère m'a prise. Me prenait-on pour un ange de la mort, prêt à t'étouffer avec un oreiller ? Après tout, je pouvais très bien te parler ailleurs que dans ta chambre puisque ton âme devait déjà un peu quitter ton corps de temps en temps. 


Je suis donc sortie sous le préau, dehors. Et là, masquée, j'ai déambulé en te parlant, me souvenant combien toi-même tu aimais marcher. Les paroles venaient toutes seules. Je t'ai surtout dit que tu pouvais partir maintenant, que tous ceux que tu aimais t'en donnaient l'autorisation. Que je n'étais pas loin pour t'aider à lâcher prise. Je suis retournée dans ma chambre, épuisée. Soulagée. 

Le samedi matin, l'interne de garde me donna enfin l'autorisation de te voir, même seule. Je pouvais aller dans ta chambre avec un infirmier que j'apprécie particulièrement et il m'aurait laissé seule un court instant. 

En paix, je me promenais dans le patio quand une aide soignante rentra dans ta chambre avec un drap blanc. C'était l'heure de ta toilette, il me faudrait encore un peu patienter.

Une demi-heure plus tard, alors que je demandai enfin à aller te voir, j'appris que tu venais de t'éteindre dans les bras de Sandra, l'aide-soignante la plus rassurante du service. Le drap qu'elle rentrait dans ta chambre, était en fait ton linceul...

Tu es partie le jour de la sainte Aimée. Et c'est vrai que tout le monde semblait t'aimer, chère Nathalie. Tu étais une personne tellement vivante, pétillante, débordante d'attention et d'énergie pour tes proches, tes amis. Pourquoi toi, si vite, si tôt ?

J'ai eu du mal à apprécier mes deux voisines successives durant ce séjour. Elles semblaient tellement insipides à côté de toi. Pourtant jeunes, elles ne brûlaient d'aucun feu intérieur, d'aucune passion. Elles semblaient déjà mortes alors qu'il y avait tant de vie en toi...

Peu après ton décès, j'ai eu la chance de partager un moment d'échange avec ta fille. Une jeune femme de trente ans, posée, mature. Inutile de dire que tu as semé de belles graines à ta ressemblance dans cette fille. Comme toi, je pense qu'elle va porter tout le monde pour que la vie continue. J'ai deviné derrière le masque, le même sourire généreux que le tien. Je me suis dit qu'un jour aussi, ma fille saurait continuer la route sans moi. Cela m'a rassuré.

Le samedi soir, à la télévision, passait le Lundi au soleil de Claude François que tu chantais pour te donner du courage avant les examens médicaux stressants. Ta façon depuis le ciel, j'en suis sûre, de dire merci à ta petite compagne de galère dont la mission peut-être était d'être là, juste devant ta porte au moment où tu t'envolais vers la Lumière.


Sois en paix, comme je le suis.

Parmi les gens qui me soutiennent, j'ai une amie de longue date qui se prénomme comme toi...


 

vendredi 12 février 2021

Un écureuil pas comme les autres

Il est très difficile de différencier un écureuil d'un autre. Certains ont la queue plus foncée, d'autres ont l'air plus petits ou plus jeunes... Mais j'ai du mal à savoir si c'est toujours le même animal qui vient se restaurer au Drive de notre jardin.

Dernièrement, j'en ai observé un qui se débrouille bien mieux que les autres. Au lieu de pénétrer dans le nichoir pour y chercher des noix et les emmener dans le bois, ou de chiper aux oiseaux quelques graines de tournesol et de les grignoter dans le noisetier, lui a une autre stratégie.

Il s'installe dans le nichoir, bien à l'abri de la pluie et sort de temps en temps la tête pour recracher les écorces vides ! On dirait un drôle de lapin de Pâques dans son œuf coloré.


Quand la noix est trop grosse, il commence à l'ouvrir pour pouvoir glisser sa mâchoire entre les deux parties de coquille. C'est plus facile ensuite à transporter.

Étonnant aussi la fois où je l'ai vu jeter la noix depuis le nichoir, de toute la force de ses petites pattes agiles, pour la récupérer plus facilement par terre.

Je trouve cet écureuil particulièrement ingénieux.

Je ne sais pas si c'est lui aussi qui a volé une boule de graisse réalisée avec du beurre de cacahouète, du flocon d'avoine, des graines de tournesol et des noisettes. Je pensais que les oiseaux et les écureuils allaient faire le plein d'énergie sur place. 

Ce coquin a trouvé que le festin méritait d'être emporté dans une de ses cachettes secrètes... non sans avoir largement savouré la gourmandise avant son transport.

Parfois j'aimerais bien me glisser parmi le peuple des écureuils pour mieux comprendre comment ils vivent, communiquent entre eux. Un peu comme le jeune  Geoffroy Delorme qui a vécu sept ans dans la forêt en compagnie de chevreuils. Il en a fait un récit que je vais m'empresser de lire. Car les chevreuils aussi me fascinent et je suis triste de ne plus en avoir revu dans le bois depuis longtemps.

Derrière les vitres gelées de la véranda, je remercie la vie pour toutes ces belles rencontres qui animent mon quotidien et que j'aime partager avec vous.


mardi 2 février 2021

Beauté fugitive

Il a reneigé tout un samedi, fin janvier.

Le jardin s'est habillé d'un manteau blanc, cotonneux. 

 

Apparition éphémère métamorphosant les formes et les couleurs, les sons et les odeurs.



A la nuit tombante, la neige a commencé à fondre, pas suffisamment pour disparaître totalement.

Le lendemain, verglacée et gelée, elle s'est retirée sur la pointe des pieds.

Sur une branche de pin, la reine des Neiges a laissé sa signature, une sorte de bredele de glace en forme d'oiseau...

L'oiseau s'est volatilisé et l'écureuil a repris son ravitaillement de noix, bondissant d'arbre en arbre afin d'éviter le sol détrempé et froid.

Il est reparti à toute allure pour ne pas se geler les pattes, ombre fuyante dans le brouillard hivernal.

Camouflé dans le bois, un chat hiératique comme un boudha a débuté sa surveillance méditative de l'abreuvoir, espérant l’atterrissage d'un merle assoiffé et confiant.


Tout comme lui, je guette patiemment de nouvelles féeries de la nature magicienne.

dimanche 31 janvier 2021

Beaucoup de gourmandise

Ce n'est plus tout à fait la saison mais moi, je préfère souvent faire des gâteaux de Noël au cœur de l'hiver. Quand les journées sont longues, froides et un peu ennuyeuses après la période des fêtes. 

J'aime à me rappeler que les bredele alsaciens trouvent leur origine dans la tradition du sapin de Noël

A l'époque médiévale, des conifères dressés sur les parvis des églises, constituaient le décor de jeux sacrés appelés mystères. Ils étaient ornés de deux éléments symboliques : la pomme rappelant le péché originel d'Adam et d'Ève, l'hostie non consacrée, appelée oublie, figurant la rédemption apportée par le sacrifice de Jésus. Au 16e siècle, le sapin de Noël prend place dans les foyers chrétiens. Au 18e siècle, les pommes sont remplacées par des friandises rondes (noix fourrées, par exemple) ; les oublies deviennent des bredele, des gaufres, des pains d'épices, des confiseries en tous genres. Vers la fin du 19e siècle, l'invention du sucre-glace permet d'enrichir les bredele de glaçure blanche, souvent saupoudrée de petits granulés colorés. Peu à peu, les biscuits cessent d'être accrochés au sapin et s'offrent à la Noël.


Les bredele sont donc une lointaine réminiscence de ces hosties médiévales, symboles de vie, en opposition aux pommes rouges, symboles de mort. 

Croquons donc la vie à pleine dent !

Voici deux recettes de mon livre de cuisine alsacienne. Ce sont les bredele les plus traditionnels et les seuls que je réalise. Dans les familles, les femmes préparaient bien d'autres gâteaux secs dont les recettes souvent gardées secrètes se transmettaient uniquement de mère en fille.


Vous avez vu mes dernières acquisitions : 
deux écureuils et la cathédrale de Strasbourg !


Préparation de la pâte

Les quantités indiquées permettent de faire 2 à 3 fournées.

  • Butterbredele
250 g de farine
125 g de beurre mou
125 g de sucre
4 jaunes d’œufs et 1 pour la dorure

Mélanger le sucre, les jaunes d’œufs, le beurre ramolli puis la farine. Laisser reposer 2 heures environ au réfrigérateur.

  • Schwowebredele
250 g de farine
125 g de sucre
125 g de beurre
125 g d'amandes ou noisettes en poudre
2 œufs et un jaune pour la dorure
3 à 5 g de cannelle
zeste râpé d'un demi-citron
1 pointe de couteau de sel
1 pointe de couteau de levure chimique

Mélanger le sucre, les œufs, le beurre ramolli, la poudre de noisettes ou d'amandes, la cannelle, le zeste de citron, le sel, la levure. Malaxer le tout et rajouter la farine. Laisser reposer une nuit au réfrigérateur.

Confection et cuisson des gâteaux

Sortir la pâte 10 minutes avant de faire vos gâteaux et l'abaisser au rouleau à pâtisserie. Partager la boule en 3 ou 4 parties qui seront plus faciles à étaler qu'une seule grosse boule. Faire une abaisse d'environ 3 à 4 mm et découper des formes à l'emporte-pièce. Dorer à l'œuf et faire cuire sur une plaque anti-adhésive non beurrée, dans un four préchauffé à 180° pendant 10 mn.

Les Butterbredele sont mes préférés. Ce qui les caractérise par rapport à des sablés, c'est le nombre important de jaunes d’œufs qui leur donne une belle couleur jaune et une texture fondante.

Pour les Schwowebredele, certains rajoutent 50 g d'orange confite mais je trouve que cela rend le gâteau trop dur. Je les préfère avec de la poudre de noisettes. Ma mère réalisait elle-même la sienne qui, plus grossière que celle qu'on achète, était très parfumée et croquante. Elle en mettait aussi dans sa galette des rois. Longtemps, au lieu de les dorer à l’œuf, je faisais un glaçage (avec un soupçon de kirsch !) après cuisson. Plus joli, mais un peu trop sucré...


Il me reste à vous parler des emporte-pièces.
Grâce au site bredele.boutique découvert récemment, j'ai pu compléter ma collection et approfondir mes connaissances.

Du temps de nos grands-parents, les formes étaient très classiques, simples, souvent géométriques et peu fragiles : étoile, losange, cœur, lune, trèfle à trois feuilles... Peu évoquaient Noël, à part peut-être des sapins. Ou des anges comme sur cette rareté que possédait ma grand-mère maternelle : un rond avec six emporte-pièces (ange, étoile, cœur, trompette, mouton, lune). Magnifique mais pas très pratique, elle ne s'en serait jamais servi.


J'ai réussi à
identifier de vieux modèles que j'avais du mal à reconnaître. Certaines formes sont parfois un peu bizarres...

Ange, deux pères Noël, 
Deux bottes de Père Noël, une étoile filante

Fleur de lys stylisée, S, croissant de lune, feuille, champignon

Dernièrement, j'ai vu sur ebay, ce très bel ensemble. A gauche des moules à chocolat et à droite des emporte-pièces assez anciens. Le père Noël devait servir à découper des pains d'épice. J'aime beaucoup les formes très épurées de la cloche et du croissant de lune, la très belle étoile filante.

Un dernier conseil avant de vous mettre aux fourneaux : éviter les emporte-pièces trop grands et essayer d'en avoir de taille plus ou moins identique sur une même plaque pour une cuisson bien homogène. Souvent, ceux qui dépassent les 5 à 6 cm ont du mal à cuire au milieu. Je commence souvent par les plus petits puis quand le four est bien chaud, je fais une plaque avec les plus grands.  


Selon un dicton alsacien : Quand au crépuscule rougeoie l'horizon, on dit que c’est le Christkindel (l’enfant Jésus) qui allume le four pour faire cuire les bredele.

Je me demande quelle forme il donne à ses gâteaux !