J'ai l'habitude de vivre en permanence les yeux rivés sur le bois, dès que je passe devant une fenêtre, à l'est. C'est devenu un réflexe, presque un toc !
Je sais reconnaître si les feuilles sont bercées par le vent, chiffonnées par un oiseau, chamboulées par un écureuil. J'observe, je regarde, je scrute.
Il y a une semaine, il m'avait semblé distinguer une masse brunâtre à la lisière de notre terrain, là où j'avais déposé des pommes trop gâtées me disant qu'elles pourraient nourrir des bêtes.
Et bien, trois chevreuils s'étaient invités à goûter ce déjeuner offert de bon coeur.
En janvier, un joli couple était déjà passé au même endroit mais je n'avais pas eu la chance de l'observer aussi longtemps.
Ces trois là restèrent un petit moment. Un glouton et deux inquiets qui surveillaient en permanence du côté de la maison. J'avais l'impression qu'ils me regardaient derrière ma fenêtre et c'est à peine si j'osais bouger, respirer.
J'ai quand même réussi à les filmer en pleine mastication. Je ne voyais pas grand-chose, tellement ces animaux se confondaient avec la végétation. Contrairement aux humains, ils savent se camoufler, rester dans l'ombre. C'est pour eux une question de survie.
Quelques jours après, un autre chevreuil s'est approché, très méfiant. Il regardait à travers le grillage, sans toucher à la nourriture alors que j'avais remis de belles pommes et même une bassine d'eau.
Un autre l'a rejoint, pas plus intéressé que le premier par la nourriture, et ils ont vite fait demi-tour. J'ai pu vérifier en voyant leur arrière-train qu'il s'agissait bien de chevreuils et non de biches.
Avaient-ils senti une présence humaine dont ils ont bien raison de se méfier ?
Je suis sortie tout doucement mais cela les a fait fuir à vive allure avec beaucoup de majesté.
Cette galopade m'a fait comprendre que mes pommes étaient peut-être finalement un cadeau empoisonné. Habituer les chevreuils à venir, les apprivoiser, les rendraient plus vulnérables aux chasseurs.
Tout comme les écureuils, ils doivent rester sauvages et beaux, loin de nous, les hommes. Dans ce monde secret qui est le leur et dont je sais l'existence, à deux pas du mien.























