© Hélène croix de lune, 2020
Le départ de mon train de retour était prévu dans quelques minutes, gare de Berne. A 16h précisément. L’heure des mamans, comme on disait à l’école maternelle de Romain. C’était un moment de la journée qui sonnait de manière particulière dans mon cœur. Quand la lumière du jour déclinait en milieu d’après-midi, surtout en automne, j’avais parfois l’impression d’être encore une petite fille qui, d’une minute à l’autre, allait voir surgir sa mère avec un bon goûter qui lui ferait oublier les tracas scolaires à la sortie des classes. Ou alors, bien des années plus tard, d’être une jeune maman guettant fébrilement l’ouverture du portail de l’école, impatiente de partager avec son enfant, rires et pain beurré. Parfois, je ne savais plus très bien qui j’étais ni quel était mon âge réel. Les souvenirs s’amusaient à jongler avec ma chronologie et quand les morceaux retombaient, je retrouvais l’Estelle de 68 ans, conglomérat de toutes celles d’autrefois fossilisées dans ces strates successives sur lesquelles je m’étais construite. Bases solides me disaient souvent Anne et Sophie. Peut-être… Je ne me rendais pas bien compte.
Il était presque 22h quand mon dévoué voisin venu me chercher à la gare de l’Est, m’aida à rentrer mes bagages à l’intérieur de la maison qui me sembla un peu froide sans la chaleur vive d’une cheminée à laquelle je m’étais habituée. L’humidité pénétrante du dehors me collait à la peau. L’hiver ici s’annonçait beaucoup moins féerique que dans les montagnes suisses. Ah comme j’avais envie soudain de repartir là-bas retrouver la neige qui adoucit les peines, atténue les chocs, les chutes ! Partir, revenir… Cela n’était jamais facile. Surtout pour une femme seule.
Bien rentrée au bercail, tu peux dormir tranquille. Bises à toi et à Sof.
Ensuite, ma soupe avalée, anesthésiée par le bruit du train qui ronronnait dans ma tête, je me blottis dans mon lit et m’endormis instantanément avec l’impression d’être dans un wagon-couchette.
Le lendemain, je pris mon temps, paressant sous la couette sans voir passer les heures. Je rêvassais, j’imaginais de nouvelles histoires pour enfants à envoyer à mon éditeur. J’appréciais d’être à nouveau en de tête-à-tête avec moi-même après une semaine de bavardage intensif.
- Excusez-moi Madame, mon téléphone portable est déchargé et il faudrait que je trouve un garagiste pour dépanner ma voiture, près des étangs.Et là, je vis que ce jeune androgyne, délicat dans ses gestes, ses intonations, était au bord de l’épuisement. Il était en piteux état, le manteau couvert de boue, trempé, grelottant de froid. Son visage était sillonné de traces de sang qui avaient gelé sur sa peau, le rendant presque aussi terrifiant que le chanteur Marylin Manson. Je devinais cependant, derrière ce masque ensanglanté, la beauté de ses traits. Une sorte d’innocence aussi dans le regard. Ce garçon avait besoin de secours.
- Mon Dieu, rentrez vite à l’intérieur ! Il faut vous réchauffer, vous soigner. Que vous est-il arrivé ?
A mi-mot, prenant peu à peu confiance, ce garçon qui s’appelait Lionel me confia qu’il n’avait pas été victime d’un accident, comme je l’avais d’abord pensé, mais d’une agression. Il s’était un peu fait surprendre par la rapidité du crépuscule au bord de l’étang des Trois Ducs. Il se dépêchait de terminer des photos quand des jeunes de son âge s’étaient progressivement approchés de lui. Ils l’avaient d’abord pris pour une fille. Déçus, ils s’étaient moqués de son "déguisement de Robin des bois" puis l’avaient traité de "pédé", de "tapette" et j’en passe. Lionel n’avait pas réagi, il avait l’habitude de ce genre d’insultes verbales. Cela avait énervé le chef de la bande, un affreux imbibé de mauvaise bière qui avait commencé à le bousculer, le frapper avec des branchages. Même pas pour lui voler quoique ce soit, seulement pour l’humilier. Les deux autres avaient fini par le traîner à terre, lui arrachant au passage son écharpe et sa médaille de baptême. Ils étaient repartis en brandissant leur trophée tout en adressant des prières obscènes au petit Jésus en or, à ce point ignares ou ivres qu’ils n’avaient pas reconnu que la médaille représentait un ange. Les rares derniers promeneurs en cette journée maussade avaient fait mine de ne rien voir et rebroussé chemin.
Après une rapide tasse de thé et sur mon insistance, nous nous rendîmes à la gendarmerie pour porter plainte. Lionel, dont le visage resté souillé de terre et de sang prouvait assez son agression récente, fut entendu par un jeune stagiaire qui l’écouta avec attention. Hélas, sans témoin, sans preuve tangible d’un lien entre l’agression et la dégradation du véhicule, l’affaire resterait probablement sans suite. Deux gendarmes allaient toutefois patrouiller aux alentours de la réserve des Etangs de Bonnelles un peu plus souvent les jours prochains. C’était déjà ça…
- Il ne manquerait plus que ces délinquants y mettent le feu durant la nuit ! Et ne vous inquiétez pas pour les dépenses, je mettrai le dossier en attente jusqu’à votre dédommagement par l’assurance.Lionel semblait rassuré et soulagé. Son visage, grossièrement nettoyé et pansé à la gendarmerie, retrouvait un peu le sourire.
- Merci Monsieur. Je repasserai demain en fin de journée récupérer ma voiture. Je vous téléphonerai avant pour savoir si elle est prête. Je vais essayer de rentrer sur Paris maintenant.Et se tournant vers moi :
- Puis-je vous demander un dernier service ? Pouvez vous me déposer à la gare RER la plus proche ?
Finalement, le garçon n’était pas reparti. Il s’était mis à pleuvoir sur le sol gelé et les routes miroitantes commençaient à se transformer en patinoire. Je n’étais pas rassurée au volant, peu habituée à rouler de nuit et dans de mauvaises conditions météorologiques. J’avais été bien contente de rentrer au plus vite et que Lionel accepte de passer la nuit chez moi. La journée avait été rude et regagner sa cité universitaire par ce temps n’aurait pas été raisonnable. Il tremblait encore beaucoup, de froid, d’angoisse, de fatigue. Fluet, un peu trop maigre, il semblait de santé délicate.
- Voilà la chambre de Romain, mon fils, où vous allez dormir. Je vais vous trouver quelques vêtements que vous pourrez mettre pendant que je ferai sécher les vôtres. Et allez vous réchauffer dans un bon bain ! Je vais vous sortir du désinfectant pour vos écorchures, je mettrai ensuite un pansement cicatrisant sur votre front, là où une balafre me semble profonde. Je vous laisse, je vais aller préparer…Je m’arrêtai au milieu de ma phrase voyant que Lionel avait l’air gêné ou amusé par mon empressement à m’occuper de lui. Et j’éclatai de rire.
- Oh oui, je sais, je suis terriblement mère poule !!!
- Pire que ma propre mère, oui ! D’ailleurs je viens de l’appeler et elle vous remercie chaleureusement pour tout ce que vous faites pour moi.
Je m’en voulais de n’être pas allée faire des courses aujourd’hui car je n’avais pas grand-chose dans le frigo. Piètre cuisinière, je ne m’embêtais plus pour les fêtes de fin d’année où j’achetais des plats surgelés pour le réveillon, de la dinde aux marrons jusqu’à la bûche glacée. Et pourquoi ne pas fêter Noël avec mon invité-surprise en sortant ces plats du congélateur ? Il me restait quatre jours pour en acheter d’autres avant le débarquement de mon fils. C’était décidé, ce serait champagne ce soir et repas de réveillon avant l’heure ! J’avais besoin de faire pétiller la vie pour oublier que dans les contes cruels de notre époque, il y avait beaucoup trop d’ogres et plus assez d’elfes.
J’avais pourtant l’impression d’en avoir un devant moi. ll était entré dans le salon avec une grâce féline, les jambes fuselées dans un caleçon de yoga trop long pour moi et qui lui donnait l’allure d’un danseur. Son bain, interminable, l’avait métamorphosé. Des cheveux d’ange légèrement ondulés encadraient un visage où il ne restait presque plus de traces de sa mésaventure. Ses lèvres charnues avaient retrouvé leur couleur cerise. On aurait dit que, comme dans un liquide révélateur, une nouvelle photographie de Lionel était apparue, lumineuse et diaphane. Ce n’était pas seulement le masque hydratant qu’il avoua m’avoir emprunté ou mon vieux pull douillet en cachemire qui lui donnait un air reposé, décontracté. Cela devait être sa vraie personne, revenue du pire.
- Joyeux Noël, Lionel !
- Joyeux Noël, madame. Je ne sais comment vous remercier. C’est si beau tout ça…
- Vous pouvez m’appeler Estelle, vous savez… Pourquoi vous riez ?
- Oh, pour rien… parce que Lionel et Estelle, ça rime et en plus ça rime avec Noël.
- Moi, cela me fait penser à Hansel et Gretel, un vieux conte, vous connaissez ?
- Oui, aux Beaux-Arts j’avais un cours de dessin et le prof parlait souvent d’Alexander Zick qui a illustré beaucoup de contes de Grimm.
Il est parfois plus aisé de se livrer à quelqu’un qu’on ne reverra plus. En tout cas, ce soir là, nous n’avions pas cessé de parler. De tout, de rien.
- Et oui, je suis une sorte de bonne sœur ratée. Une catho rétro comme on n’en fait presque plus…
- Moi, je vous trouve plutôt un côté Peace and Love.Et je lui sortis mes vieux albums photos pour le lui prouver. Il fit au passage la connaissance de Jacques, mon bel amour défunt. De Romain, passant du stade de bébé joufflu à celui de quadragénaire bedonnant. De mes amies suissesses, Anne et Sophie.
- Et encore, vous m’auriez connu jeune, avec mes nattes et mes jupes longues à fleurs.
- Sans rire ?
- Tiens, une photo de moi, bébé ! Je ne me souvenais plus que je l’avais mise ici…Comme je comprenais son chagrin, sa colère. Personne ne pourrait rendre à Lionel ce qu’on lui avait volé. Aucune autre médaille ne pourrait jamais remplacer celle-ci.
- Je peux la voir ? Oh, on voit surtout votre belle médaille de bébé. Comme je regrette la perte de la mienne. C’était mes grands-parents qui l’avaient achetée pour mon baptême. Je la portais depuis toujours. Quand je pense qu’elle est entre les mains de ces ordures !
Lors du petit déjeuner du matin, nous avions retrouvé notre timidité, peut-être un peu gênés par toutes les confidences de la veille. Lionel m’avoua que son sommeil avait été perturbé par des cauchemars où il revivait son agression avec des variantes chaque fois plus cruelles. Il avait fini par se lever et avait retrouvé un peu d’apaisement en feuilletant mes albums photos. Surtout ceux des années 70 qui dégageaient une énergie positive. Moi aussi, je regrettais ces années là, tellement plus colorées et insouciantes (et peut-être un peu inconscientes et irresponsables, il fallait bien le reconnaître aujourd’hui).
Je fus émue de recevoir, à la tombée de la nuit, un message de sa part auquel je ne sus répondre.
Encore merci à l’ange de Noël ! Je n’oublierai jamais cet incroyable réveillon. Joyeuses fêtes ! L.J.
L’histoire aurait pu s’arrêter là mais le hasard avait décidé d’en écrire un épilogue inattendu.
Et maintenant, l’ange de Noël fait des miracles ! Je vais finir par avoir la foi grâce à vous. Quand puis-je passer la récupérer sans vous déranger ?J’écrivis simplement :
Quand ça vous arrange, je ne bouge pas. Je préfère ne pas l’envoyer par la poste si jamais elle se perdait… Ne tentons pas le diable une seconde fois !
Il aimait le givre tristounet d’ici mais un jour, qui sait, je lui montrerai à quoi ressemble vraiment l’hiver dans les alpages suisses…































