Assis près d'une cheminée
J'ai vu quatre hommes se lever
La lumière était froide et blanche
Ils portaient l'habit du dimanche
Je n'ai pas posé de questions
À ces étranges compagnons
J'ai rien dit, mais à leurs regards
J'ai compris qu'il était trop tard
Pourtant j'étais au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Mais il ne m'a jamais revue
Il avait déjà disparu
Nantes. Barbara
Grâce à toi, début 2021, j'avais retrouvé confiance en la possibilité de faire de belles rencontres lors de mes hospitalisations programmées. Je t'avais quitté confiante, patiente, d'une force incroyable quand de ton côté, tu saluais la mienne.
Je pensais que tu allais très vite rentrer chez toi, ton infection détectée et soignée. Puis démarrer un traitement pour ton lymphome.
Des jours et des jours, tu es restée patiente entre deux examens. Cela me semblait bien long à moi, depuis la quiétude de ma maison retrouvée. Mais tu gardais le cap, acceptant les changements perpétuels de voisine comme un tic tac régulier dans ton parcours de combattante.
Tu espérais la thérapie nouvelle des CAR T-Cell. Mais il était déjà trop tard : la maladie avait tissé son immense toile d'araignée partout dans ton corps.Ton état s'est dégradé rapidement. En accord avec les médecins et ta famille, tu as été mise sous sédation.
C'est ta fille qui a eu la délicatesse de me le dire par SMS le jour où je rentrais en hématologie pour ma 13e cure.
Cela a été difficile la première nuit, chambre 16, de dormir dans le lit que tu occupais toi, lors de notre séjour commun. Je te revoyais là au même endroit. J'avais l'impression d'être toi.
Je pensais que tu avais été transférée aux soins palliatifs mais j'appris le lendemain, que tu étais en fait tout près de moi, chambre 3.
Et là, comme une certitude : il fallait que je te dise au revoir, que je te parle dans ton sommeil de Belle au Bois dormant.
J'avais besoin de donner du sens à cette situation tragique, de t'exprimer mon amitié, ma peine et mon admiration pour ton courage.
Malgré l'accord de ta fille, l'aval de la psychologue, une médecin vendredi refusa que j'aille te voir seule, de peur que cela me traumatise. Je pouvais rentrer dans ta chambre, soit avec cette médecin aussi froide qu'un stéthoscope, soit avec ta fille que je devais rencontrer l'après-midi mais qui ne s'est pas manifesté. Je respectai la douleur de ta famille et m’effaçai.
Mon besoin de te parler, sans doute lié à ma forte spiritualité m'a semblé incompris dans ce monde aseptisé de l'hôpital où la mort fait désordre. J'avais dit à cette médecin que j'étais croyante et que je n'avais pas peur de la mort. Je t'avais vu paisible, par le hublot de ta chambre et cette vision ne m'avait pas terrorisée, bien au contraire ! Tu étais si belle, ma douce Nathalie, comme une enfant auquel j'aurais aimé chanter une berceuse.
Ma démarche pourtant pure et sacrée, semblait incomprise, suspecte. Toutes ces précautions devenaient franchement ridicules, humiliantes
alors qu'en permanence, je suis parquée à côté d'autres souffrances dans
ces chambres doubles. Là, les médecins n'ont pas peur que cela m'angoisse ou me déprime !
Alors la colère m'a prise. Me prenait-on pour un ange de la mort, prêt à t'étouffer avec un oreiller ? Après tout, je pouvais très bien te parler ailleurs que dans ta chambre puisque ton âme devait déjà un peu quitter ton corps de temps en temps.
Je suis donc sortie sous le préau, dehors. Et là, masquée, j'ai déambulé en te parlant, me souvenant combien toi-même tu aimais marcher. Les paroles venaient toutes seules. Je t'ai surtout dit que tu pouvais partir maintenant, que tous ceux que tu aimais t'en donnaient l'autorisation. Que je n'étais pas loin pour t'aider à lâcher prise. Je suis retournée dans ma chambre, épuisée. Soulagée.
Le samedi matin, l'interne de garde me donna enfin l'autorisation de te voir, même seule. Je pouvais aller dans ta chambre avec un infirmier que j'apprécie particulièrement et il m'aurait laissé seule un court instant.
En paix, je me promenais dans le patio quand une aide soignante rentra dans ta chambre avec un drap blanc. C'était l'heure de ta toilette, il me faudrait encore un peu patienter.
Une demi-heure plus tard, alors que je demandai enfin à aller te voir, j'appris que tu venais de t'éteindre dans les bras de Sandra, l'aide-soignante la plus rassurante du service. Le drap qu'elle rentrait dans ta chambre, était en fait ton linceul...
Tu es partie le jour de la sainte Aimée. Et c'est vrai que tout le monde semblait t'aimer, chère Nathalie. Tu étais une personne tellement vivante, pétillante, débordante d'attention et d'énergie pour tes proches, tes amis. Pourquoi toi, si vite, si tôt ?
J'ai eu du mal à apprécier mes deux voisines successives durant ce séjour. Elles semblaient tellement insipides à côté de toi. Pourtant jeunes, elles ne brûlaient d'aucun feu intérieur, d'aucune passion. Elles semblaient déjà mortes alors qu'il y avait tant de vie en toi...
Peu après ton décès, j'ai eu la chance de partager un moment d'échange avec ta fille. Une jeune femme de trente ans, posée, mature. Inutile de dire que tu as semé de belles graines à ta ressemblance dans cette fille. Comme toi, je pense qu'elle va porter tout le monde pour que la vie continue. J'ai deviné derrière le masque, le même sourire généreux que le tien. Je me suis dit qu'un jour aussi, ma fille saurait continuer la route sans moi. Cela m'a rassuré.
Le samedi soir, à la télévision, passait le Lundi au soleil de Claude François que tu chantais pour te donner du courage avant les examens médicaux stressants. Ta façon depuis le ciel, j'en suis sûre, de dire merci à ta petite compagne de galère dont la mission peut-être était d'être là, juste devant ta porte au moment où tu t'envolais vers la Lumière.
Sois en paix, comme je le suis.
Parmi les gens qui me soutiennent, j'ai une amie de longue date qui se prénomme comme toi...