En 1969, Bourvil tourne l'Etalon avec son ami Jean-Pierre Mocky, parce que sa vie, c'est le cinéma. Il veut être plus fort que ce cancer qui lui est tombé dessus sans crier gare deux ans plus tôt et prouver sa bonne santé aux compagnies d'assurance qui ne veulent plus le couvrir. Non seulement il doit lutter contre sa maladie mais se battre pour continuer à faire des films dans le monde sans pitié de la production cinématographique. Cet homme bon découvre la rudesse du métier. Une blessure qui s’additionne à ses douleurs terribles.
Il sait qu'il n'a plus beaucoup de temps à vivre, usé par des traitements au cobalt qui le vident. Ses os lui font mal, son sang ronge sa moelle osseuse. Il endure le martyr mais ne le montre pas. Il enrubanne sa peine de grands éclats de rire pour donner le change. C'est sa tac-tic de survie.
Mais parfois, il s'éloigne de l'équipe et s'en va nager loin, au delà de sa force, au delà de sa douleur. Comme pour se noyer dans plus grand que lui. Il part seul dans la montagne et là-bas, il hurle et pleure. Il crie sa frayeur, sa révolte intérieure au milieu des arbres à la santé presque insolente. Pourquoi Dieu l'a-t-il abandonné ? Pourquoi doit-il s'en aller si tôt ? Cet homme fait pour le bonheur simple, bascule et titube. Puis se relève et redescend jouer son rôle, ses rôles. Quelle force mystérieuse puise-t-il dans son cri primitif ?
Depuis l'annonce de ma nouvelle rechute, comme lui, j'aimerais crier mais je reste muette. Asphyxiée. Tous ces efforts faits depuis 2012, ces traitements qui me maintiennent en vie de rechute en rechute, c'est si lourd à supporter. Quel prix faudra-t-il payer pour rester encore un peu sur cette terre entourée de ceux que j'aime ?
Comme lui, je m'interroge sur le sens de cette maladie qui touche principalement des hommes âgés, selon les statistiques. Alors pourquoi moi ? Entre révolte et résignation, je poursuis mon chemin à la rencontre peut-être d'une montagne où, enfin, je pourrais me laisser aller à crier et repartir apaisée, confiante et combattive.
S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ? Pierre Desproges




















