mercredi 14 avril 2021

Carte poétique

 A ma grande soeur Véronique

pour ses 59 printemps...

 


Dans le labyrinthe de nos vies,
Nos anniversaires sont comme
Des pépites d'or semées
Par le temps,
Des arabesques aux couleurs de
Nos souvenirs,
Une invitation à dessiner 
D'autres voyages,
Sur les pas du Petit Poucet...
 

 

Et en cadeau, ces réflexions très profondes de Jean Giono sur le bonheur, la vieillesse, la souffrance, avec l'accent de la Provence qui évoquera à ma soeur bien des souvenirs de vacances, non loin du Mont Ventoux.

J'espère que vous n'êtes pas obligés d'avoir un compte facebook pour la visionner...

 

 

lundi 12 avril 2021

Mon enfant intérieur

 
En chacun de nous se trouve un enfant qui souffre.

Thich Nhat Hanh

 

 

J'ai été une enfant timide et solitaire, vivifiée toutefois par une vie familiale joyeuse et animée. Je quittais rarement ma chambre peuplée de poupées, partageant mes loisirs avec seulement deux voisines de mon âge qui ne s'entendaient guère. J'aimais jouer les médiatrices, non sans parfois une dose d'innocente hypocrisie pour ménager la susceptibilité de chacune. J’exécrais les sports collectifs, les dortoirs à six lits en classe verte. Je n'aurais jamais pu être scout ou pensionnaire.

L'adolescence fut peut-être ma période la plus solitaire, entre mon journal sur papier quadrillé, ma harpe et ses arpèges, mes livres d'un temps perdu qui me faisait rêver et quelques amitiés épistolaires fortes dont une perdure encore aujourd'hui.

C'est par le biais des Doinel de Truffaut, de certains films de Rohmer, Sautet que j'ai commencé à avoir soif de rencontres, de dialogues réels. C'est le cinéma qui m'a ouvert aux autres et à la vie, drôle de paradoxe ! J'ai recherché des êtres qui me faisaient penser à ces personnages fictifs et j'ai eu la chance d'en croiser. Durant mes études en histoire de l'art puis dans cette belle famille de l'Inventaire du Patrimoine où j'ai rencontré beaucoup de mes amis actuels. Affinités nées sans doute de notre goût commun pour l'art, les choses de l'esprit, les discussions riches de sens...

A l'hôpital, je n'espère plus ce genre de rencontres après mon trop grand investissement auprès de Nathalie. L'épisode de sa mort m'a fragilisée et fait prendre la résolution de moins me préoccuper des autres. Cela pompe l'énergie dont j'ai besoin pour me sauver moi-même, me fait souffrir quand je m'attache trop ou au contraire, me déçoit quand je prends conscience de la pauvreté intérieure de beaucoup de personnes.

Je teste désormais une distance polie. Un peu comme je le ferais avec une personne assise à côté de moi lors d'un voyage en train un peu long. Sourires aimables, quelques échanges d'informations pratiques ou anodines et c'est tout. Mon silence bienveillant, ma discrétion sont tout ce que je souhaite offrir à celles qui partagent ma chambre. En espérant en retour, la même attitude respectueuse. 

Même si je n'ai pas réussi à éviter certains écueils avec ma voisine lors de la dernière cure, je pense avoir fait des progrès cette fois-ci. Je ferai encore mieux la prochaine fois !

De retour chez moi, il m'a semblé plus facile d'oublier un visage que je n'avais pas vraiment regardé, d'effacer des confidences que je n'avais pas encouragées. J'ai repris plus facilement le cours de ma vie, fidèle à moi-même et la petite fille que j'étais. 

Je sais que c'est elle qui souffre à travers moi durant ces séjours difficiles, alors je la protège du mieux que je peux.

samedi 27 mars 2021

Virus volant non identifié

 Bouquet de convalescence envoyé par mon attentionnée amie Michèle

Un virus de second rôle, envieux de la superstar virale du moment, s'est jeté sur moi, fragile immunodéprimée. Il a attendu que je sois en aplasie, une semaine après mon retour de l'hôpital, pour faire éclater son feu d'artifice qui m'en a fait voir de toutes les couleurs pendant plus de quinze jours. 

Fièvre, rhinite et toux mais surtout difficulté à respirer, telle une Marie-Antoinette prisonnière d'un corset trop serré. Avec un cœur battant la chamade sur un tempo endiablé. De quoi alarmer mon généraliste qui craignant une embolie pulmonaire, m'a envoyé faire un tour aux urgences ! 

Malgré mon lourd parcours de malade, c'était la première fois que j'y allais. Il y avait peu de monde et j'ai été prise en charge rapidement car j'ai pu ressortir le soir même. Je n'en croyais pas mes yeux, persuadée que j'allais être hospitalisée. En fait, mon bilan ne montrait rien d'alarmant au niveau cardiaque ou pulmonaire. J'avais croisé un virus inconnu ; il fallait laisser à mon système immunitaire défaillant le temps de l'évacuer.

J'ai mis des jours à remonter la pente tout doucement, incapable de réfléchir, de mettre des mots sur mes maux, de vous rassurer n'étant pas rassurée moi-même... Certains se sont inquiétés, d'autres m'ont soutenue par des silences respectueux, des messages gentils, des fleurs. Je n'en demeurais pas moins éteinte, à bout de force, capable seulement de lire ou de broder les lettres d'un ouvrage mystère. C'était déjà ça !

Depuis hier seulement, j'ai retrouvé un semblant d'énergie mais la toux persiste encore... Je reste très prudente, terrorisée à l'idée de rencontrer la terrifiante Covid-19 quand je vois comment un modeste virus m'a terrassée en un rien de temps. Je vais me renseigner pour savoir si un vaccin serait efficace dans mon cas. Pas certain...

J'ai plaisir aujourd'hui à vous parler de la joie profonde qui s'empare de moi chaque fois que je viens de passer une épreuve difficile. Tout me ressuscite. Je m'émerveille des cadeaux du printemps.

Comme les tulipes ramenées de Hollande par Francis et Brigitte qui s'épanouissent timidement dans le jardin.

Comme les écureuils affamés en cette saison des amours qui se croisent sur terre et dans les airs.

 

 

Comme les oiseaux qui accompagnent de leurs gammes printanières le festin du geai des chênes, si pataud.

 

Rassurée par la reprise de mes activités quotidiennes, mes angoisses s'apaisent. J'éprouve la profonde gratitude d'être vivante et je pourrais presque pleurer de bonheur, comme touchée par la grâce. 

Je retrouve la certitude d'une force qui m'aide et me dépasse après des jours de doute et de découragement. 


vendredi 5 mars 2021

A Nathalie

 

Assis près d'une cheminée
J'ai vu quatre hommes se lever
La lumière était froide et blanche
Ils portaient l'habit du dimanche
Je n'ai pas posé de questions
À ces étranges compagnons
J'ai rien dit, mais à leurs regards
J'ai compris qu'il était trop tard
Pourtant j'étais au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Mais il ne m'a jamais revue
Il avait déjà disparu
 
Nantes. Barbara

 

Grâce à toi, début 2021, j'avais retrouvé confiance en la possibilité de faire de belles rencontres lors de mes hospitalisations programmées. Je t'avais quitté confiante, patiente, d'une force incroyable quand de ton côté, tu saluais la mienne. 

Je pensais que tu allais très vite rentrer chez toi, ton infection détectée et soignée. Puis démarrer un traitement pour ton lymphome.

Des jours et des jours, tu es restée patiente entre deux examens. Cela me semblait bien long à moi, depuis la quiétude de ma maison retrouvée. Mais tu gardais le cap, acceptant les changements perpétuels de voisine comme un tic tac régulier dans ton parcours de combattante. 

Tu espérais la thérapie nouvelle des CAR T-Cell. Mais il était déjà trop tard : la maladie avait tissé son immense toile d'araignée partout dans ton corps.Ton état s'est dégradé rapidement. En accord avec les médecins et ta famille, tu as été mise sous sédation.

C'est ta fille qui a eu la délicatesse de me le dire par SMS le jour où je rentrais en hématologie pour ma 13e cure.

Cela a été difficile la première nuit, chambre 16, de dormir dans le lit que tu occupais toi, lors de notre séjour commun. Je te revoyais là au même endroit. J'avais l'impression d'être toi.

Je pensais que tu avais été transférée aux soins palliatifs mais j'appris le lendemain, que tu étais en fait tout près de moi, chambre 3. 

Et là, comme une certitude : il fallait que je te dise au revoir, que je te parle dans ton sommeil de Belle au Bois dormant.

J'avais besoin de donner du sens à cette situation tragique, de t'exprimer mon amitié, ma peine et mon admiration pour ton courage.

Malgré l'accord de ta fille, l'aval de la psychologue, une médecin vendredi refusa que j'aille te voir seule, de peur que cela me traumatise. Je pouvais rentrer dans ta chambre, soit avec cette médecin aussi froide qu'un stéthoscope, soit avec ta fille que je devais rencontrer l'après-midi mais qui ne s'est pas manifesté. Je respectai la douleur de ta famille et m’effaçai.

Mon besoin de te parler, sans doute lié à ma forte spiritualité m'a semblé incompris dans ce monde aseptisé de l'hôpital où la mort fait désordre. J'avais dit à cette médecin que j'étais croyante et que je n'avais pas peur de la mort. Je t'avais vu paisible, par le hublot de ta chambre et cette vision ne m'avait pas terrorisée, bien au contraire ! Tu étais si belle, ma douce Nathalie, comme une enfant auquel j'aurais aimé chanter une berceuse.

 Ma démarche pourtant pure et sacrée, semblait incomprise, suspecte. Toutes ces précautions devenaient franchement ridicules, humiliantes alors qu'en permanence, je suis parquée à côté d'autres souffrances dans ces chambres doubles. Là, les médecins n'ont pas peur que cela m'angoisse ou me déprime !

Alors la colère m'a prise. Me prenait-on pour un ange de la mort, prêt à t'étouffer avec un oreiller ? Après tout, je pouvais très bien te parler ailleurs que dans ta chambre puisque ton âme devait déjà un peu quitter ton corps de temps en temps. 


Je suis donc sortie sous le préau, dehors. Et là, masquée, j'ai déambulé en te parlant, me souvenant combien toi-même tu aimais marcher. Les paroles venaient toutes seules. Je t'ai surtout dit que tu pouvais partir maintenant, que tous ceux que tu aimais t'en donnaient l'autorisation. Que je n'étais pas loin pour t'aider à lâcher prise. Je suis retournée dans ma chambre, épuisée. Soulagée. 

Le samedi matin, l'interne de garde me donna enfin l'autorisation de te voir, même seule. Je pouvais aller dans ta chambre avec un infirmier que j'apprécie particulièrement et il m'aurait laissé seule un court instant. 

En paix, je me promenais dans le patio quand une aide soignante rentra dans ta chambre avec un drap blanc. C'était l'heure de ta toilette, il me faudrait encore un peu patienter.

Une demi-heure plus tard, alors que je demandai enfin à aller te voir, j'appris que tu venais de t'éteindre dans les bras de Sandra, l'aide-soignante la plus rassurante du service. Le drap qu'elle rentrait dans ta chambre, était en fait ton linceul...

Tu es partie le jour de la sainte Aimée. Et c'est vrai que tout le monde semblait t'aimer, chère Nathalie. Tu étais une personne tellement vivante, pétillante, débordante d'attention et d'énergie pour tes proches, tes amis. Pourquoi toi, si vite, si tôt ?

J'ai eu du mal à apprécier mes deux voisines successives durant ce séjour. Elles semblaient tellement insipides à côté de toi. Pourtant jeunes, elles ne brûlaient d'aucun feu intérieur, d'aucune passion. Elles semblaient déjà mortes alors qu'il y avait tant de vie en toi...

Peu après ton décès, j'ai eu la chance de partager un moment d'échange avec ta fille. Une jeune femme de trente ans, posée, mature. Inutile de dire que tu as semé de belles graines à ta ressemblance dans cette fille. Comme toi, je pense qu'elle va porter tout le monde pour que la vie continue. J'ai deviné derrière le masque, le même sourire généreux que le tien. Je me suis dit qu'un jour aussi, ma fille saurait continuer la route sans moi. Cela m'a rassuré.

Le samedi soir, à la télévision, passait le Lundi au soleil de Claude François que tu chantais pour te donner du courage avant les examens médicaux stressants. Ta façon depuis le ciel, j'en suis sûre, de dire merci à ta petite compagne de galère dont la mission peut-être était d'être là, juste devant ta porte au moment où tu t'envolais vers la Lumière.


Sois en paix, comme je le suis.

Parmi les gens qui me soutiennent, j'ai une amie de longue date qui se prénomme comme toi...


 

vendredi 12 février 2021

Un écureuil pas comme les autres

Il est très difficile de différencier un écureuil d'un autre. Certains ont la queue plus foncée, d'autres ont l'air plus petits ou plus jeunes... Mais j'ai du mal à savoir si c'est toujours le même animal qui vient se restaurer au Drive de notre jardin.

Dernièrement, j'en ai observé un qui se débrouille bien mieux que les autres. Au lieu de pénétrer dans le nichoir pour y chercher des noix et les emmener dans le bois, ou de chiper aux oiseaux quelques graines de tournesol et de les grignoter dans le noisetier, lui a une autre stratégie.

Il s'installe dans le nichoir, bien à l'abri de la pluie et sort de temps en temps la tête pour recracher les écorces vides ! On dirait un drôle de lapin de Pâques dans son œuf coloré.


Quand la noix est trop grosse, il commence à l'ouvrir pour pouvoir glisser sa mâchoire entre les deux parties de coquille. C'est plus facile ensuite à transporter.

Étonnant aussi la fois où je l'ai vu jeter la noix depuis le nichoir, de toute la force de ses petites pattes agiles, pour la récupérer plus facilement par terre.

Je trouve cet écureuil particulièrement ingénieux.

Je ne sais pas si c'est lui aussi qui a volé une boule de graisse réalisée avec du beurre de cacahouète, du flocon d'avoine, des graines de tournesol et des noisettes. Je pensais que les oiseaux et les écureuils allaient faire le plein d'énergie sur place. 

Ce coquin a trouvé que le festin méritait d'être emporté dans une de ses cachettes secrètes... non sans avoir largement savouré la gourmandise avant son transport.

Parfois j'aimerais bien me glisser parmi le peuple des écureuils pour mieux comprendre comment ils vivent, communiquent entre eux. Un peu comme le jeune  Geoffroy Delorme qui a vécu sept ans dans la forêt en compagnie de chevreuils. Il en a fait un récit que je vais m'empresser de lire. Car les chevreuils aussi me fascinent et je suis triste de ne plus en avoir revu dans le bois depuis longtemps.

Derrière les vitres gelées de la véranda, je remercie la vie pour toutes ces belles rencontres qui animent mon quotidien et que j'aime partager avec vous.


mardi 2 février 2021

Beauté fugitive

Il a reneigé tout un samedi, fin janvier.

Le jardin s'est habillé d'un manteau blanc, cotonneux. 

 

Apparition éphémère métamorphosant les formes et les couleurs, les sons et les odeurs.



A la nuit tombante, la neige a commencé à fondre, pas suffisamment pour disparaître totalement.

Le lendemain, verglacée et gelée, elle s'est retirée sur la pointe des pieds.

Sur une branche de pin, la reine des Neiges a laissé sa signature, une sorte de bredele de glace en forme d'oiseau...

L'oiseau s'est volatilisé et l'écureuil a repris son ravitaillement de noix, bondissant d'arbre en arbre afin d'éviter le sol détrempé et froid.

Il est reparti à toute allure pour ne pas se geler les pattes, ombre fuyante dans le brouillard hivernal.

Camouflé dans le bois, un chat hiératique comme un boudha a débuté sa surveillance méditative de l'abreuvoir, espérant l’atterrissage d'un merle assoiffé et confiant.


Tout comme lui, je guette patiemment de nouvelles féeries de la nature magicienne.

dimanche 31 janvier 2021

Beaucoup de gourmandise

Ce n'est plus tout à fait la saison mais moi, je préfère souvent faire des gâteaux de Noël au cœur de l'hiver. Quand les journées sont longues, froides et un peu ennuyeuses après la période des fêtes. 

J'aime à me rappeler que les bredele alsaciens trouvent leur origine dans la tradition du sapin de Noël

A l'époque médiévale, des conifères dressés sur les parvis des églises, constituaient le décor de jeux sacrés appelés mystères. Ils étaient ornés de deux éléments symboliques : la pomme rappelant le péché originel d'Adam et d'Ève, l'hostie non consacrée, appelée oublie, figurant la rédemption apportée par le sacrifice de Jésus. Au 16e siècle, le sapin de Noël prend place dans les foyers chrétiens. Au 18e siècle, les pommes sont remplacées par des friandises rondes (noix fourrées, par exemple) ; les oublies deviennent des bredele, des gaufres, des pains d'épices, des confiseries en tous genres. Vers la fin du 19e siècle, l'invention du sucre-glace permet d'enrichir les bredele de glaçure blanche, souvent saupoudrée de petits granulés colorés. Peu à peu, les biscuits cessent d'être accrochés au sapin et s'offrent à la Noël.


Les bredele sont donc une lointaine réminiscence de ces hosties médiévales, symboles de vie, en opposition aux pommes rouges, symboles de mort. 

Croquons donc la vie à pleine dent !

Voici deux recettes de mon livre de cuisine alsacienne. Ce sont les bredele les plus traditionnels et les seuls que je réalise. Dans les familles, les femmes préparaient bien d'autres gâteaux secs dont les recettes souvent gardées secrètes se transmettaient uniquement de mère en fille.


Vous avez vu mes dernières acquisitions : 
deux écureuils et la cathédrale de Strasbourg !


Préparation de la pâte

Les quantités indiquées permettent de faire 2 à 3 fournées.

  • Butterbredele
250 g de farine
125 g de beurre mou
125 g de sucre
4 jaunes d’œufs et 1 pour la dorure

Mélanger le sucre, les jaunes d’œufs, le beurre ramolli puis la farine. Laisser reposer 2 heures environ au réfrigérateur.

  • Schwowebredele
250 g de farine
125 g de sucre
125 g de beurre
125 g d'amandes ou noisettes en poudre
2 œufs et un jaune pour la dorure
3 à 5 g de cannelle
zeste râpé d'un demi-citron
1 pointe de couteau de sel
1 pointe de couteau de levure chimique

Mélanger le sucre, les œufs, le beurre ramolli, la poudre de noisettes ou d'amandes, la cannelle, le zeste de citron, le sel, la levure. Malaxer le tout et rajouter la farine. Laisser reposer une nuit au réfrigérateur.

Confection et cuisson des gâteaux

Sortir la pâte 10 minutes avant de faire vos gâteaux et l'abaisser au rouleau à pâtisserie. Partager la boule en 3 ou 4 parties qui seront plus faciles à étaler qu'une seule grosse boule. Faire une abaisse d'environ 3 à 4 mm et découper des formes à l'emporte-pièce. Dorer à l'œuf et faire cuire sur une plaque anti-adhésive non beurrée, dans un four préchauffé à 180° pendant 10 mn.

Les Butterbredele sont mes préférés. Ce qui les caractérise par rapport à des sablés, c'est le nombre important de jaunes d’œufs qui leur donne une belle couleur jaune et une texture fondante.

Pour les Schwowebredele, certains rajoutent 50 g d'orange confite mais je trouve que cela rend le gâteau trop dur. Je les préfère avec de la poudre de noisettes. Ma mère réalisait elle-même la sienne qui, plus grossière que celle qu'on achète, était très parfumée et croquante. Elle en mettait aussi dans sa galette des rois. Longtemps, au lieu de les dorer à l’œuf, je faisais un glaçage (avec un soupçon de kirsch !) après cuisson. Plus joli, mais un peu trop sucré...


Il me reste à vous parler des emporte-pièces.
Grâce au site bredele.boutique découvert récemment, j'ai pu compléter ma collection et approfondir mes connaissances.

Du temps de nos grands-parents, les formes étaient très classiques, simples, souvent géométriques et peu fragiles : étoile, losange, cœur, lune, trèfle à trois feuilles... Peu évoquaient Noël, à part peut-être des sapins. Ou des anges comme sur cette rareté que possédait ma grand-mère maternelle : un rond avec six emporte-pièces (ange, étoile, cœur, trompette, mouton, lune). Magnifique mais pas très pratique, elle ne s'en serait jamais servi.


J'ai réussi à
identifier de vieux modèles que j'avais du mal à reconnaître. Certaines formes sont parfois un peu bizarres...

Ange, deux pères Noël, 
Deux bottes de Père Noël, une étoile filante

Fleur de lys stylisée, S, croissant de lune, feuille, champignon

Dernièrement, j'ai vu sur ebay, ce très bel ensemble. A gauche des moules à chocolat et à droite des emporte-pièces assez anciens. Le père Noël devait servir à découper des pains d'épice. J'aime beaucoup les formes très épurées de la cloche et du croissant de lune, la très belle étoile filante.

Un dernier conseil avant de vous mettre aux fourneaux : éviter les emporte-pièces trop grands et essayer d'en avoir de taille plus ou moins identique sur une même plaque pour une cuisson bien homogène. Souvent, ceux qui dépassent les 5 à 6 cm ont du mal à cuire au milieu. Je commence souvent par les plus petits puis quand le four est bien chaud, je fais une plaque avec les plus grands.  


Selon un dicton alsacien : Quand au crépuscule rougeoie l'horizon, on dit que c’est le Christkindel (l’enfant Jésus) qui allume le four pour faire cuire les bredele.

Je me demande quelle forme il donne à ses gâteaux !

mardi 19 janvier 2021

Un peu de poésie

 Un modèle de broderie The Little Stitcher Shop

 

 Emily écrit sur le monde qu'elle habite, tout en sachant qu'il serait plus beau si personne ne l'habitait.

Dominique Fortier. Les villes de papier (2020)

 

J'avais envie de la découvrir depuis un moment, la poétesse américaine Emily Dickinson. Célébrée notamment par Christian Bodin et Christophe André, cette recluse volontaire qui à la fin de sa vie ne sortait même plus de sa chambre, nous invite à garder notre capacité d'éveil même dans un espace restreint, un monde confiné.

C'est par l'intermédiaire d'un très bel essai de l'écrivaine québécoise Dominique Fortier, Les villes de papier, que je suis allée à sa rencontre. J'ai trouvé plein de détails sur sa vie simple et magnifique, dignes de me plaire. 

Son goût pour la confection de pains d'épice aux odeurs de vanille et de cannelle.

Ses poèmes parfois notés sur des papiers de récupération ou assemblés en fascicules cousus à la main, comme un patchwork littéraire.

Son univers de blancheur diaphane, de fleurs pressées en herbier. 

 Sa part de mystère et de secret.

Son amour de la correspondance et sa phobie des rencontres réelles avec les autres.

Son lien avec la nature, les oiseaux, les abeilles, comme une druidesse païenne.

Il s'est mis à neiger durant toute une journée et les paysages poudrés de blanc m'ont donné soif de ses poèmes. J'attends l'édition bilingue de ses poésies complètes avec impatience.

 





 Et dans mon imaginaire, Emily Dickinson se confond avec les jeunes filles énigmatiques du film délicatement esthétisant de Peter Weir, Pique Nique à Hanging Rock, visionné il y a quelques jours.

De la poésie en images...


Sous de bons augures

Dès début janvier, j'ai entamé ma 2e année de traitement et ma 12e cure. Même si cette thérapie est efficace, j'étais peu motivée à l'idée de me rendre à l'hôpital, le jour de la galette des Rois. Mais cette hospitalisation a été une succession de bonnes surprises et de belles rencontres. Il a suffit de quelques ingrédients différents pour rendre la recette plus digeste. 

Pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu une voisine de chambre avec qui je me suis tout de suite sentie à l'aise, respectée. Des conversations enrichissantes, des moments de calme et pas de télé allumée. N. qui avait 5 ans de plus que moi, préférait visionner des séries sur sa tablette, ou bien lire pendant que j'écoutais France Musique en brodant, chacune avec nos oreillettes. Et extinction des feux d'un commun accord vers 21 h.

Elle a été heureuse de partager sa chambre avec une vétérante de la maladie, elle qui débutait son circuit de patiente en hématologie. J'ai été frappée par son courage, sa maturité peu de temps après la découverte de son lymphome. Sa patience aussi à attendre des examens pas drôles pour approfondir le diagnostic de son infection pulmonaire.

Nous nous sommes données beaucoup de force mutuellement. A mon départ, elle est tombée sur des voisines sachant s'occuper sereinement et me voilà rassurée : il est possible de partager une chambre en bonne entente et sans télévision ! 

Il est possible d'être vivante, joyeuse, même dans une chambre d'hôpital. 

Et de s'émouvoir aussi...

Comme lorsque docteur B. a eu la délicatesse de venir m'annoncer son départ et son changement de spécialité médicale. Elle avait tenu à me le dire elle-même et j'ai été touchée par cette marque d'attention à mon égard. Je dois énormément à cette hématologue pas comme les autres, portée par les énergies du ciel et de la terre et je garde ses enseignements dans mon coeur, comme un trésor.

De se divertir...

Avec monsieur D., qui supporte le même traitement que moi depuis un peu plus longtemps. Un personnage qui même lorsqu'il peste, distille une sorte de bonne humeur. J'aime quand il est là en même temps que moi, on se rend des petites visites devant nos chambres. On se soutient en comparant le niveau de progression de nos chimios sur les pompes. 

De s'étonner enfin...

Comme lorsqu'une musaraigne est venue se réfugier dans notre chambre, se dirigeant directement vers moi qui sortait de la salle de bains. J'ai réussi à la guider dans le couloir vers la sortie de secours ou un aide-soignant l'a relâchée. 


Même à l'hôpital, j'attire les animaux !!! A quand des écureuils ?

Les journées passent vite finalement dans le service d'hématologie et grâce à ces séjours, je garde un semblant de vie sociale. C'est appréciable par les temps qui courent.

Je savoure toutefois le retour à une certaine solitude...

jeudi 31 décembre 2020

Une nouvelle année

Dire qu'en 2019, l'année qui s'annonçait me faisait penser à la note d'excellence 20/20. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences !

Je n'aime pas les horloges qui sonnent les heures et les dates marquées en rouge sur les calendriers. Les fêtes conventionnelles et obligatoires, les anniversaires. Je préfère que la vie se poursuive avec une certaine continuité presque monotone. En espérant savoir reconnaître les moments heureux quand ils se présentent et laisser passer les autres, sans trop de peine.

Les fins d'année, je sais que je dois absolument éviter toute forme de bilan. Ni me laisser aller à dresser une longue liste de résolutions que je ne tiendrai pas. Tout cela est beaucoup trop anxiogène pour moi et me donne le vertige.

Je n'ai pas aimé l'année 2020. J'ai peur de ne pas aimer celle qui s'annonce, scandée comme la précédente par des séjours réguliers à l'hôpital sur fond de Covid. Mais pas le choix, il faudra faire avec... 

Je souhaite à tous beaucoup d'énergie pour les mois à venir. Pour ma part, je vais continuer à réfléchir sur ce qui est véritablement essentiel dans ma vie. 

Il est possible que je me fasse un peu plus rare ici. Une grande fatigue englue un peu mes pensées et mes mots sont comme en hibernation. 

J'attends le retour (ou pas) de l'inspiration !

dimanche 20 décembre 2020

La médaille de baptême

Une nouvelle de Noël, par Hélène Fenninger

© Hélène croix de lune, 2020




A Damien B.


    Je venais de passer une semaine enneigée dans le Valais suisse chez mes amies d’enfance, les sœurs Dietrich. Depuis cinq ans, cela était devenu une tradition pour m’éviter de vivre seule l’anniversaire du décès de Jacques, mon mari. Il était si plein de vie, débordant de santé, que sa disparition me semblait encore bien injuste, inacceptable aujourd’hui. Il n’avait pas souffert d’un arrêt cardiaque foudroyant ; c’est moi qui souffrais à petit feu de son absence. Ce qui n’empêchait pas des moments de bonheur, de sérénité, d’oubli. 
    Notamment quand je glissais avec Anne et Sophie sur des pistes de luge qui n’étaient pourtant pas de mon niveau. Que je dévorais de la viande des Grisons sur une tranche rustique de pain bis lors de randonnées au grand air glacial qui mordait les joues comme des baisers de papier de verre. 
    Mais ce que je préférais par-dessus tout, c’étaient ces moments de tendre complicité, le soir au chalet. Je faisais chanter le vieux piano désaccordé. Sophie lisait Heidi en versant quelques larmes. Anne grillait du fromage dans la cheminée. Pas question de préparer une raclette dans un appareil électrique ! Epuisées comme des enfants, ivres de nature, nous nous couchions sous les gros édredons à carreaux avant de recommencer une autre journée, pareille à la précédente. 
    Au bout d’une semaine de ce régime, je me sentais de nouveau prête à affronter ma retraite en solitaire. Je n’aimais la compagnie de mes amies qu’un court moment. Elles le savaient parfaitement. Nous nous connaissions depuis si longtemps. Et puis, nous devions toutes les trois terminer nos préparatifs des fêtes de Noël. Mon fils était attendu pour le 24 au soir avec sa dernière compagne que je ne connaissais pas encore.

    Le départ de mon train de retour était prévu dans quelques minutes, gare de Berne. A 16h précisément. L’heure des mamans, comme on disait à l’école maternelle de Romain. C’était un moment de la journée qui sonnait de manière particulière dans mon cœur. Quand la lumière du jour déclinait en milieu d’après-midi, surtout en automne, j’avais parfois l’impression d’être encore une petite fille qui, d’une minute à l’autre, allait voir surgir sa mère avec un bon goûter qui lui ferait oublier les tracas scolaires à la sortie des classes. Ou alors, bien des années plus tard, d’être une jeune maman guettant fébrilement l’ouverture du portail de l’école, impatiente de partager avec son enfant, rires et pain beurré. Parfois, je ne savais plus très bien qui j’étais ni quel était mon âge réel. Les souvenirs s’amusaient à jongler avec ma chronologie et quand les morceaux retombaient, je retrouvais l’Estelle de 68 ans, conglomérat de toutes celles d’autrefois fossilisées dans ces strates successives sur lesquelles je m’étais construite. Bases solides me disaient souvent Anne et Sophie. Peut-être… Je ne me rendais pas bien compte. 
    Le TGV était enfin arrivé en gare et j’avais à peine eu le temps de me faufiler à côté d’un monsieur connecté à son ordinateur portable que le train repartait presque aussitôt à toute vitesse. Dans un instant, je sortirai la brioche achetée au buffet de la gare et ma thermos de thé qui m’accompagnait dans tous mes déplacements. Ce ne serait peut-être pas apprécié par mon voisin hyper concentré sur son travail et que mes moindres mouvements semblaient déranger. Tant pis, j’avais besoin plus que jamais de mon rituel five o’clock, nostalgique et sentimental. Plus par anxiété que par faim d’ailleurs car les voyages me stressaient toujours un peu. J’avais hâte de rentrer chez moi.

    Il était presque 22h quand mon dévoué voisin venu me chercher à la gare de l’Est, m’aida à rentrer mes bagages à l’intérieur de la maison qui me sembla un peu froide sans la chaleur vive d’une cheminée à laquelle je m’étais habituée. L’humidité pénétrante du dehors me collait à la peau. L’hiver ici s’annonçait beaucoup moins féerique que dans les montagnes suisses. Ah comme j’avais envie soudain de repartir là-bas retrouver la neige qui adoucit les peines, atténue les chocs, les chutes ! Partir, revenir… Cela n’était jamais facile. Surtout pour une femme seule.  
   Je réchauffai à feu doux un reste de soupe congelé pendant que je me prélassai dans un bain aux huiles essentielles relaxantes. Lavande et fleur d’oranger, un curieux mélange que j’aimais bien. Demain, je m’occuperai de défaire mes valises, mettre le linge sale dans la machine, relever le courrier. L’urgence était d’envoyer un SMS à Anne pour la rassurer sur le bon déroulement de mon voyage :
Bien rentrée au bercail, tu peux dormir tranquille. Bises à toi et à Sof.
    Ensuite, ma soupe avalée, anesthésiée par le bruit du train qui ronronnait dans ma tête, je me blottis dans mon lit et m’endormis instantanément avec l’impression d’être dans un wagon-couchette.


     Le lendemain, je pris mon temps, paressant sous la couette sans voir passer les heures. Je rêvassais, j’imaginais de nouvelles histoires pour enfants à envoyer à mon éditeur. J’appréciais d’être à nouveau en de tête-à-tête avec moi-même après une semaine de bavardage intensif.
   C’est au moment de fermer mes volets, vers 18h, qu’il me sembla voir venir quelqu’un au loin. Dans ce hameau d’une petite commune des Yvelines, les promeneurs étaient rares en cette période avant Noël. Surtout après la tombée de la nuit. Cette silhouette gracile qui avait accéléré sa cadence en me voyant, n’était pas quelqu’un du village. Je l’aurais remarqué tant son allure particulière semblait appartenir à un autre monde, une autre époque. J’hésitais entre page médiéval ou peintre préraphaélite, entre fille ou garçon. Difficile à savoir sous un long manteau noir qui ressemblait à la cape de Harry Potter. Mes observations circonspectes furent interrompues par la voix lointaine de cette étrange apparition. 
- Excusez-moi Madame, mon téléphone portable est déchargé et il faudrait que je trouve un garagiste pour dépanner ma voiture, près des étangs.
    Et là, je vis que ce jeune androgyne, délicat dans ses gestes, ses intonations, était au bord de l’épuisement. Il était en piteux état, le manteau couvert de boue, trempé, grelottant de froid. Son visage était sillonné de traces de sang qui avaient gelé sur sa peau, le rendant presque aussi terrifiant que le chanteur Marylin Manson. Je devinais cependant, derrière ce masque ensanglanté, la beauté de ses traits. Une sorte d’innocence aussi dans le regard. Ce garçon avait besoin de secours.
- Mon Dieu, rentrez vite à l’intérieur ! Il faut vous réchauffer, vous soigner. Que vous est-il arrivé ?

    A mi-mot, prenant peu à peu confiance, ce garçon qui s’appelait Lionel me confia qu’il n’avait pas été victime d’un accident, comme je l’avais d’abord pensé, mais d’une agression. Il s’était un peu fait surprendre par la rapidité du crépuscule au bord de l’étang des Trois Ducs. Il se dépêchait de terminer des photos quand des jeunes de son âge s’étaient progressivement approchés de lui. Ils l’avaient d’abord pris pour une fille. Déçus, ils s’étaient moqués de son "déguisement de Robin des bois" puis l’avaient traité de "pédé", de "tapette" et j’en passe. Lionel n’avait pas réagi, il avait l’habitude de ce genre d’insultes verbales. Cela avait énervé le chef de la bande, un affreux imbibé de mauvaise bière qui avait commencé à le bousculer, le frapper avec des branchages. Même pas pour lui voler quoique ce soit, seulement pour l’humilier. Les deux autres avaient fini par le traîner à terre, lui arrachant au passage son écharpe et sa médaille de baptême. Ils étaient repartis en brandissant leur trophée tout en adressant des prières obscènes au petit Jésus en or, à ce point ignares ou ivres qu’ils n’avaient pas reconnu que la médaille représentait un ange. Les rares derniers promeneurs en cette journée maussade avaient fait mine de ne rien voir et rebroussé chemin. 
     C’est en voulant repartir au plus vite que Lionel avait retrouvé sa voiture avec les quatre pneus crevés. Cerise sur le gâteau, le froid avait eu raison de la batterie de son portable. Il était sans GPS, sans téléphone, mais vivant. Avec quelques blessures superficielles et beaucoup de bleus à l’âme, il s’en sortait plutôt bien. Il ne lui restait plus qu’à rejoindre des habitations, guidé par les lumières au loin. Heureusement que je n’avais pas fermé les volets trop tôt ce soir-là…

    Après une rapide tasse de thé et sur mon insistance, nous nous rendîmes à la gendarmerie pour porter plainte. Lionel, dont le visage resté souillé de terre et de sang prouvait assez son agression récente, fut entendu par un jeune stagiaire qui l’écouta avec attention. Hélas, sans témoin, sans preuve tangible d’un lien entre l’agression et la dégradation du véhicule, l’affaire resterait probablement sans suite. Deux gendarmes allaient toutefois patrouiller aux alentours de la réserve des Etangs de Bonnelles un peu plus souvent les jours prochains. C’était déjà ça… 
    Mon garagiste (un ancien copain de classe de Romain), se montra plein de compassion pour ce "p’tit jeune" victime d’une bande de voyous. Malheureusement, pas de pneus pour une C3 avant le lendemain. C’était trop compliqué pour un garage familial comme le sien d’avoir du stock ; il allait s’approvisionner tous les matins à Rambouillet, en fonction des réparations à faire. En revanche, il nous proposa de ramener la voiture dès ce soir à son atelier, pour plus de sécurité.
- Il ne manquerait plus que ces délinquants y mettent le feu durant la nuit ! Et ne vous inquiétez pas pour les dépenses, je mettrai le dossier en attente jusqu’à votre dédommagement par l’assurance.
    Lionel semblait rassuré et soulagé. Son visage, grossièrement nettoyé et pansé à la gendarmerie, retrouvait un peu le sourire.
- Merci Monsieur. Je repasserai demain en fin de journée récupérer ma voiture. Je vous téléphonerai avant pour savoir si elle est prête. Je vais essayer de rentrer sur Paris maintenant.
    Et se tournant vers moi : 
- Puis-je vous demander un dernier service ? Pouvez vous me déposer à la gare RER la plus proche ?

    Finalement, le garçon n’était pas reparti. Il s’était mis à pleuvoir sur le sol gelé et les routes miroitantes commençaient à se transformer en patinoire. Je n’étais pas rassurée au volant, peu habituée à rouler de nuit et dans de mauvaises conditions météorologiques. J’avais été bien contente de rentrer au plus vite et que Lionel accepte de passer la nuit chez moi. La journée avait été rude et regagner sa cité universitaire par ce temps n’aurait pas été raisonnable. Il tremblait encore beaucoup, de froid, d’angoisse, de fatigue. Fluet, un peu trop maigre, il semblait de santé délicate.
- Voilà la chambre de Romain, mon fils, où vous allez dormir. Je vais vous trouver quelques vêtements que vous pourrez mettre pendant que je ferai sécher les vôtres. Et allez vous réchauffer dans un bon bain ! Je vais vous sortir du désinfectant pour vos écorchures, je mettrai ensuite un pansement cicatrisant sur votre front, là où une balafre me semble profonde. Je vous laisse, je vais aller préparer… 
    Je m’arrêtai au milieu de ma phrase voyant que Lionel avait l’air gêné ou amusé par mon empressement à m’occuper de lui. Et j’éclatai de rire.
- Oh oui, je sais, je suis terriblement mère poule !!!
- Pire que ma propre mère, oui ! D’ailleurs je viens de l’appeler et elle vous remercie chaleureusement pour tout ce que vous faites pour moi.

    Je m’en voulais de n’être pas allée faire des courses aujourd’hui car je n’avais pas grand-chose dans le frigo. Piètre cuisinière, je ne m’embêtais plus pour les fêtes de fin d’année où j’achetais des plats surgelés pour le réveillon, de la dinde aux marrons jusqu’à la bûche glacée. Et pourquoi ne pas fêter Noël avec mon invité-surprise en sortant ces plats du congélateur ? Il me restait quatre jours pour en acheter d’autres avant le débarquement de mon fils. C’était décidé, ce serait champagne ce soir et repas de réveillon avant l’heure ! J’avais besoin de faire pétiller la vie pour oublier que dans les contes cruels de notre époque, il y avait beaucoup trop d’ogres et plus assez d’elfes.
    J’avais pourtant l’impression d’en avoir un devant moi. ll était entré dans le salon avec une grâce féline, les jambes fuselées dans un caleçon de yoga trop long pour moi et qui lui donnait l’allure d’un danseur. Son bain, interminable, l’avait métamorphosé. Des cheveux d’ange légèrement ondulés encadraient un visage où il ne restait presque plus de traces de sa mésaventure. Ses lèvres charnues avaient retrouvé leur couleur cerise. On aurait dit que, comme dans un liquide révélateur, une nouvelle photographie de Lionel était apparue, lumineuse et diaphane. Ce n’était pas seulement le masque hydratant qu’il avoua m’avoir emprunté ou mon vieux pull douillet en cachemire qui lui donnait un air reposé, décontracté. Cela devait être sa vraie personne, revenue du pire.
    N’allait-il pas trouver mon idée de fêter Noël ce soir, bizarre, incongrue ? Je n’étais tout d’un coup plus très sûre de moi, habituée à faire des choix impulsifs et à les regretter ensuite. Après tout, qu’étais-je pour lui à part une dame qui avait déjà sa carte senior et qui l’avait secouru, peut-être simplement par charité ? Avait-on envie de dîner de fête quand on venait de se faire tabasser ? Tant pis, il était trop tard… J’allumai les chandelles sur la table pailletée d’étoiles. Le sapin clignotait gaiement comme pour accompagner la cantate de Bach, "Jésus que ma joie demeure". Brandissant une flûte de champagne, j’entonnai d’une voix que le trac rendait un peu trop aiguë :
- Joyeux Noël, Lionel !

- Joyeux Noël, madame. Je ne sais comment vous remercier. C’est si beau tout ça…

- Vous pouvez m’appeler Estelle, vous savez… Pourquoi vous riez ?

- Oh, pour rien… parce que Lionel et Estelle, ça rime et en plus ça rime avec Noël.

- Moi, cela me fait penser à Hansel et Gretel, un vieux conte, vous connaissez ?

- Oui, aux Beaux-Arts j’avais un cours de dessin et le prof parlait souvent d’Alexander Zick qui a illustré beaucoup de contes de Grimm. 
     J’étais certaine de passer une excellente soirée avec ce garçon cultivé et raffiné. J’espérais de tout mon cœur lui faire oublier les affreuses sorcières d’un nouveau temps qui s’étaient lâchement attaquées à lui, proie facile et sans défense.

    Il est parfois plus aisé de se livrer à quelqu’un qu’on ne reverra plus. En tout cas, ce soir là, nous n’avions pas cessé de parler. De tout, de rien.  
    De son agression dans une France où, à cause de sa différence, il se sentait de moins en moins en sécurité. 
    De ses amours compliquées, alors qu’il rêvait de former un couple paisible, même un peu kitch et guimauve comme celui de Pierre et Gilles. 
    De ses études aux Beaux-Arts, section photographie. Il travaillait depuis un an sur les manifestations météorologiques dans la nature. Traces de givre ou cristaux de neige, vapeurs de brouillard, coulées de pluie... Il faisait des milliers de photographies numériques puis les retravaillait avec une tablette graphique. Cela expliquait sa présence fréquente dans la réserve naturelle des Etangs de Bonnelles, dans les pires conditions climatiques. Il n’avait pas besoin de voyages lointains pour récolter sa matière première artistique. Ici et dans la Somme où habitait sa mère (une femme seule comme moi), il trouvait ses principales sources d’inspiration. De ses récoltes photographiques naissaient des œuvres énigmatiques, fantasmagoriques, féeriques. Dignes d’un elfe. 
    Il avait été curieux de savoir quel métier j’avais exercé, car, d’après lui, je ressemblais un peu à une institutrice. Ce n’était pas faux, j’avais travaillé pour une revue pédagogique dans le domaine de la catéchèse. J’avais aussi été très active dans le milieu scout. J’inventais encore des histoires inspirées de la Bible à l’attention des tout petits.
- Et oui, je suis une sorte de bonne sœur ratée. Une catho rétro comme on n’en fait presque plus…
- Moi, je vous trouve plutôt un côté Peace and Love.

- Et encore, vous m’auriez connu jeune, avec mes nattes et mes jupes longues à fleurs.

- Sans rire ?
    Et je lui sortis mes vieux albums photos pour le lui prouver. Il fit au passage la connaissance de Jacques, mon bel amour défunt. De Romain, passant du stade de bébé joufflu à celui de quadragénaire bedonnant. De mes amies suissesses, Anne et Sophie.
- Tiens, une photo de moi, bébé ! Je ne me souvenais plus que je l’avais mise ici…

- Je peux la voir ? Oh, on voit surtout votre belle médaille de bébé. Comme je regrette la perte de la mienne. C’était mes grands-parents qui l’avaient achetée pour mon baptême. Je la portais depuis toujours. Quand je pense qu’elle est entre les mains de ces ordures !
    Comme je comprenais son chagrin, sa colère. Personne ne pourrait rendre à Lionel ce qu’on lui avait volé. Aucune autre médaille ne pourrait jamais remplacer celle-ci.


     Lors du petit déjeuner du matin, nous avions retrouvé notre timidité, peut-être un peu gênés par toutes les confidences de la veille. Lionel m’avoua que son sommeil avait été perturbé par des cauchemars où il revivait son agression avec des variantes chaque fois plus cruelles. Il avait fini par se lever et avait retrouvé un peu d’apaisement en feuilletant mes albums photos. Surtout ceux des années 70 qui dégageaient une énergie positive. Moi aussi, je regrettais ces années là, tellement plus colorées et insouciantes (et peut-être un peu inconscientes et irresponsables, il fallait bien le reconnaître aujourd’hui). 
    Le garagiste avait fait son maximum pour monter rapidement des pneus neufs sur la voiture de Lionel qui avait pu repartir en fin de matinée. Les routes, sablées et salées, étaient à nouveau praticables. Il pouvait circuler en toute sécurité. 
    Notre séparation fut rapide et brève. Cela avait été une belle rencontre, éphémère, dans des circonstances tragiques. Nous n’étions pas spécialement censés nous revoir, ni nous donner des nouvelles. Malgré cette soirée très particulière, nous n’étions pas devenus intimes à ce point. Nous échangeâmes toutefois nos numéros de portable, au cas où…
    Je fus émue de recevoir, à la tombée de la nuit, un message de sa part auquel je ne sus répondre.
Encore merci à l’ange de Noël ! Je n’oublierai jamais cet incroyable réveillon. Joyeuses fêtes ! L.J.

    L’histoire aurait pu s’arrêter là mais le hasard avait décidé d’en écrire un épilogue inattendu. 
   Me promenant peu après le Nouvel An, à proximité d’un des charmants ponts qui enjambent la Gloriette, il me sembla voir briller quelque chose dans l’herbe. Secrètement, j’espérais toujours retrouver la médaille de Lionel. Je ne savais pas pourquoi, j’avais la conviction que cette bande de jeunes ne l’avait pas conservé pour la revendre. Cela donnait un but à mes sorties en solitaire. Comme la quête d’un trésor perdu. 
  Souvent, ce n’était que des emballages de gâteaux, des canettes défoncées honteusement abandonnés mais là, cela ressemblait bien à un bijou. Quelqu’un avait peut-être perdu un pendentif en se promenant… Je n’osais encore y croire. 
    Et pourtant, c’était bien elle ! La chaîne était brisée mais l’ange avait encore ses deux ailes. Au revers étaient gravées des initiales, L.J. Comme sur son SMS. 
    Je la rangeai très vite dans mon sac, tellement reconnaissante que je ne pus faire autrement que de remercier la Vierge Marie tout le long de mon chemin de retour. On ne se refait pas ! A la maison, je pris tout de suite une photographie que j’envoyai à Lionel qui me répondit aussitôt.
Et maintenant, l’ange de Noël fait des miracles ! Je vais finir par avoir la foi grâce à vous. Quand puis-je passer la récupérer sans vous déranger ?
    J’écrivis simplement :
Quand ça vous arrange, je ne bouge pas. Je préfère ne pas l’envoyer par la poste si jamais elle se perdait… Ne tentons pas le diable une seconde fois !
     
    Lionel allait revenir et s’il souhaitait retourner vers les étangs ce jour-là, je lui proposerais mes services d’ange gardien. Il fallait toujours conjurer le mauvais sort pour continuer d’avancer sur cette terre imparfaite.

    Il aimait le givre tristounet d’ici mais un jour, qui sait, je lui montrerai à quoi ressemble vraiment l’hiver dans les alpages suisses…