mardi 19 janvier 2021

Un peu de poésie

 Un modèle de broderie The Little Stitcher Shop

 

 Emily écrit sur le monde qu'elle habite, tout en sachant qu'il serait plus beau si personne ne l'habitait.

Dominique Fortier. Les villes de papier (2020)

 

J'avais envie de la découvrir depuis un moment, la poétesse américaine Emily Dickinson. Célébrée notamment par Christian Bodin et Christophe André, cette recluse volontaire qui à la fin de sa vie ne sortait même plus de sa chambre, nous invite à garder notre capacité d'éveil même dans un espace restreint, un monde confiné.

C'est par l'intermédiaire d'un très bel essai de l'écrivaine québécoise Dominique Fortier, Les villes de papier, que je suis allée à sa rencontre. J'ai trouvé plein de détails sur sa vie simple et magnifique, dignes de me plaire. 

Son goût pour la confection de pains d'épice aux odeurs de vanille et de cannelle.

Ses poèmes parfois notés sur des papiers de récupération ou assemblés en fascicules cousus à la main, comme un patchwork littéraire.

Son univers de blancheur diaphane, de fleurs pressées en herbier. 

 Sa part de mystère et de secret.

Son amour de la correspondance et sa phobie des rencontres réelles avec les autres.

Son lien avec la nature, les oiseaux, les abeilles, comme une druidesse païenne.

Il s'est mis à neiger durant toute une journée et les paysages poudrés de blanc m'ont donné soif de ses poèmes. J'attends l'édition bilingue de ses poésies complètes avec impatience.

 





 Et dans mon imaginaire, Emily Dickinson se confond avec les jeunes filles énigmatiques du film délicatement esthétisant de Peter Weir, Pique Nique à Hanging Rock, visionné il y a quelques jours.

De la poésie en images...


Sous de bons augures

Dès début janvier, j'ai entamé ma 2e année de traitement et ma 12e cure. Même si cette thérapie est efficace, j'étais peu motivée à l'idée de me rendre à l'hôpital, le jour de la galette des Rois. Mais cette hospitalisation a été une succession de bonnes surprises et de belles rencontres. Il a suffit de quelques ingrédients différents pour rendre la recette plus digeste. 

Pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu une voisine de chambre avec qui je me suis tout de suite sentie à l'aise, respectée. Des conversations enrichissantes, des moments de calme et pas de télé allumée. N. qui avait 5 ans de plus que moi, préférait visionner des séries sur sa tablette, ou bien lire pendant que j'écoutais France Musique en brodant, chacune avec nos oreillettes. Et extinction des feux d'un commun accord vers 21 h.

Elle a été heureuse de partager sa chambre avec une vétérante de la maladie, elle qui débutait son circuit de patiente en hématologie. J'ai été frappée par son courage, sa maturité peu de temps après la découverte de son lymphome. Sa patience aussi à attendre des examens pas drôles pour approfondir le diagnostic de son infection pulmonaire.

Nous nous sommes données beaucoup de force mutuellement. A mon départ, elle est tombée sur des voisines sachant s'occuper sereinement et me voilà rassurée : il est possible de partager une chambre en bonne entente et sans télévision ! 

Il est possible d'être vivante, joyeuse, même dans une chambre d'hôpital. 

Et de s'émouvoir aussi...

Comme lorsque docteur B. a eu la délicatesse de venir m'annoncer son départ et son changement de spécialité médicale. Elle avait tenu à me le dire elle-même et j'ai été touchée par cette marque d'attention à mon égard. Je dois énormément à cette hématologue pas comme les autres, portée par les énergies du ciel et de la terre et je garde ses enseignements dans mon coeur, comme un trésor.

De se divertir...

Avec monsieur D., qui supporte le même traitement que moi depuis un peu plus longtemps. Un personnage qui même lorsqu'il peste, distille une sorte de bonne humeur. J'aime quand il est là en même temps que moi, on se rend des petites visites devant nos chambres. On se soutient en comparant le niveau de progression de nos chimios sur les pompes. 

De s'étonner enfin...

Comme lorsqu'une musaraigne est venue se réfugier dans notre chambre, se dirigeant directement vers moi qui sortait de la salle de bains. J'ai réussi à la guider dans le couloir vers la sortie de secours ou un aide-soignant l'a relâchée. 


Même à l'hôpital, j'attire les animaux !!! A quand des écureuils ?

Les journées passent vite finalement dans le service d'hématologie et grâce à ces séjours, je garde un semblant de vie sociale. C'est appréciable par les temps qui courent.

Je savoure toutefois le retour à une certaine solitude...

jeudi 31 décembre 2020

Une nouvelle année

Dire qu'en 2019, l'année qui s'annonçait me faisait penser à la note d'excellence 20/20. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences !

Je n'aime pas les horloges qui sonnent les heures et les dates marquées en rouge sur les calendriers. Les fêtes conventionnelles et obligatoires, les anniversaires. Je préfère que la vie se poursuive avec une certaine continuité presque monotone. En espérant savoir reconnaître les moments heureux quand ils se présentent et laisser passer les autres, sans trop de peine.

Les fins d'année, je sais que je dois absolument éviter toute forme de bilan. Ni me laisser aller à dresser une longue liste de résolutions que je ne tiendrai pas. Tout cela est beaucoup trop anxiogène pour moi et me donne le vertige.

Je n'ai pas aimé l'année 2020. J'ai peur de ne pas aimer celle qui s'annonce, scandée comme la précédente par des séjours réguliers à l'hôpital sur fond de Covid. Mais pas le choix, il faudra faire avec... 

Je souhaite à tous beaucoup d'énergie pour les mois à venir. Pour ma part, je vais continuer à réfléchir sur ce qui est véritablement essentiel dans ma vie. 

Il est possible que je me fasse un peu plus rare ici. Une grande fatigue englue un peu mes pensées et mes mots sont comme en hibernation. 

J'attends le retour (ou pas) de l'inspiration !

dimanche 20 décembre 2020

La médaille de baptême

Une nouvelle de Noël, par Hélène Fenninger

© Hélène croix de lune, 2020




A Damien B.


    Je venais de passer une semaine enneigée dans le Valais suisse chez mes amies d’enfance, les sœurs Dietrich. Depuis cinq ans, cela était devenu une tradition pour m’éviter de vivre seule l’anniversaire du décès de Jacques, mon mari. Il était si plein de vie, débordant de santé, que sa disparition me semblait encore bien injuste, inacceptable aujourd’hui. Il n’avait pas souffert d’un arrêt cardiaque foudroyant ; c’est moi qui souffrais à petit feu de son absence. Ce qui n’empêchait pas des moments de bonheur, de sérénité, d’oubli. 
    Notamment quand je glissais avec Anne et Sophie sur des pistes de luge qui n’étaient pourtant pas de mon niveau. Que je dévorais de la viande des Grisons sur une tranche rustique de pain bis lors de randonnées au grand air glacial qui mordait les joues comme des baisers de papier de verre. 
    Mais ce que je préférais par-dessus tout, c’étaient ces moments de tendre complicité, le soir au chalet. Je faisais chanter le vieux piano désaccordé. Sophie lisait Heidi en versant quelques larmes. Anne grillait du fromage dans la cheminée. Pas question de préparer une raclette dans un appareil électrique ! Epuisées comme des enfants, ivres de nature, nous nous couchions sous les gros édredons à carreaux avant de recommencer une autre journée, pareille à la précédente. 
    Au bout d’une semaine de ce régime, je me sentais de nouveau prête à affronter ma retraite en solitaire. Je n’aimais la compagnie de mes amies qu’un court moment. Elles le savaient parfaitement. Nous nous connaissions depuis si longtemps. Et puis, nous devions toutes les trois terminer nos préparatifs des fêtes de Noël. Mon fils était attendu pour le 24 au soir avec sa dernière compagne que je ne connaissais pas encore.

    Le départ de mon train de retour était prévu dans quelques minutes, gare de Berne. A 16h précisément. L’heure des mamans, comme on disait à l’école maternelle de Romain. C’était un moment de la journée qui sonnait de manière particulière dans mon cœur. Quand la lumière du jour déclinait en milieu d’après-midi, surtout en automne, j’avais parfois l’impression d’être encore une petite fille qui, d’une minute à l’autre, allait voir surgir sa mère avec un bon goûter qui lui ferait oublier les tracas scolaires à la sortie des classes. Ou alors, bien des années plus tard, d’être une jeune maman guettant fébrilement l’ouverture du portail de l’école, impatiente de partager avec son enfant, rires et pain beurré. Parfois, je ne savais plus très bien qui j’étais ni quel était mon âge réel. Les souvenirs s’amusaient à jongler avec ma chronologie et quand les morceaux retombaient, je retrouvais l’Estelle de 68 ans, conglomérat de toutes celles d’autrefois fossilisées dans ces strates successives sur lesquelles je m’étais construite. Bases solides me disaient souvent Anne et Sophie. Peut-être… Je ne me rendais pas bien compte. 
    Le TGV était enfin arrivé en gare et j’avais à peine eu le temps de me faufiler à côté d’un monsieur connecté à son ordinateur portable que le train repartait presque aussitôt à toute vitesse. Dans un instant, je sortirai la brioche achetée au buffet de la gare et ma thermos de thé qui m’accompagnait dans tous mes déplacements. Ce ne serait peut-être pas apprécié par mon voisin hyper concentré sur son travail et que mes moindres mouvements semblaient déranger. Tant pis, j’avais besoin plus que jamais de mon rituel five o’clock, nostalgique et sentimental. Plus par anxiété que par faim d’ailleurs car les voyages me stressaient toujours un peu. J’avais hâte de rentrer chez moi.

    Il était presque 22h quand mon dévoué voisin venu me chercher à la gare de l’Est, m’aida à rentrer mes bagages à l’intérieur de la maison qui me sembla un peu froide sans la chaleur vive d’une cheminée à laquelle je m’étais habituée. L’humidité pénétrante du dehors me collait à la peau. L’hiver ici s’annonçait beaucoup moins féerique que dans les montagnes suisses. Ah comme j’avais envie soudain de repartir là-bas retrouver la neige qui adoucit les peines, atténue les chocs, les chutes ! Partir, revenir… Cela n’était jamais facile. Surtout pour une femme seule.  
   Je réchauffai à feu doux un reste de soupe congelé pendant que je me prélassai dans un bain aux huiles essentielles relaxantes. Lavande et fleur d’oranger, un curieux mélange que j’aimais bien. Demain, je m’occuperai de défaire mes valises, mettre le linge sale dans la machine, relever le courrier. L’urgence était d’envoyer un SMS à Anne pour la rassurer sur le bon déroulement de mon voyage :
Bien rentrée au bercail, tu peux dormir tranquille. Bises à toi et à Sof.
    Ensuite, ma soupe avalée, anesthésiée par le bruit du train qui ronronnait dans ma tête, je me blottis dans mon lit et m’endormis instantanément avec l’impression d’être dans un wagon-couchette.


     Le lendemain, je pris mon temps, paressant sous la couette sans voir passer les heures. Je rêvassais, j’imaginais de nouvelles histoires pour enfants à envoyer à mon éditeur. J’appréciais d’être à nouveau en de tête-à-tête avec moi-même après une semaine de bavardage intensif.
   C’est au moment de fermer mes volets, vers 18h, qu’il me sembla voir venir quelqu’un au loin. Dans ce hameau d’une petite commune des Yvelines, les promeneurs étaient rares en cette période avant Noël. Surtout après la tombée de la nuit. Cette silhouette gracile qui avait accéléré sa cadence en me voyant, n’était pas quelqu’un du village. Je l’aurais remarqué tant son allure particulière semblait appartenir à un autre monde, une autre époque. J’hésitais entre page médiéval ou peintre préraphaélite, entre fille ou garçon. Difficile à savoir sous un long manteau noir qui ressemblait à la cape de Harry Potter. Mes observations circonspectes furent interrompues par la voix lointaine de cette étrange apparition. 
- Excusez-moi Madame, mon téléphone portable est déchargé et il faudrait que je trouve un garagiste pour dépanner ma voiture, près des étangs.
    Et là, je vis que ce jeune androgyne, délicat dans ses gestes, ses intonations, était au bord de l’épuisement. Il était en piteux état, le manteau couvert de boue, trempé, grelottant de froid. Son visage était sillonné de traces de sang qui avaient gelé sur sa peau, le rendant presque aussi terrifiant que le chanteur Marylin Manson. Je devinais cependant, derrière ce masque ensanglanté, la beauté de ses traits. Une sorte d’innocence aussi dans le regard. Ce garçon avait besoin de secours.
- Mon Dieu, rentrez vite à l’intérieur ! Il faut vous réchauffer, vous soigner. Que vous est-il arrivé ?

    A mi-mot, prenant peu à peu confiance, ce garçon qui s’appelait Lionel me confia qu’il n’avait pas été victime d’un accident, comme je l’avais d’abord pensé, mais d’une agression. Il s’était un peu fait surprendre par la rapidité du crépuscule au bord de l’étang des Trois Ducs. Il se dépêchait de terminer des photos quand des jeunes de son âge s’étaient progressivement approchés de lui. Ils l’avaient d’abord pris pour une fille. Déçus, ils s’étaient moqués de son "déguisement de Robin des bois" puis l’avaient traité de "pédé", de "tapette" et j’en passe. Lionel n’avait pas réagi, il avait l’habitude de ce genre d’insultes verbales. Cela avait énervé le chef de la bande, un affreux imbibé de mauvaise bière qui avait commencé à le bousculer, le frapper avec des branchages. Même pas pour lui voler quoique ce soit, seulement pour l’humilier. Les deux autres avaient fini par le traîner à terre, lui arrachant au passage son écharpe et sa médaille de baptême. Ils étaient repartis en brandissant leur trophée tout en adressant des prières obscènes au petit Jésus en or, à ce point ignares ou ivres qu’ils n’avaient pas reconnu que la médaille représentait un ange. Les rares derniers promeneurs en cette journée maussade avaient fait mine de ne rien voir et rebroussé chemin. 
     C’est en voulant repartir au plus vite que Lionel avait retrouvé sa voiture avec les quatre pneus crevés. Cerise sur le gâteau, le froid avait eu raison de la batterie de son portable. Il était sans GPS, sans téléphone, mais vivant. Avec quelques blessures superficielles et beaucoup de bleus à l’âme, il s’en sortait plutôt bien. Il ne lui restait plus qu’à rejoindre des habitations, guidé par les lumières au loin. Heureusement que je n’avais pas fermé les volets trop tôt ce soir-là…

    Après une rapide tasse de thé et sur mon insistance, nous nous rendîmes à la gendarmerie pour porter plainte. Lionel, dont le visage resté souillé de terre et de sang prouvait assez son agression récente, fut entendu par un jeune stagiaire qui l’écouta avec attention. Hélas, sans témoin, sans preuve tangible d’un lien entre l’agression et la dégradation du véhicule, l’affaire resterait probablement sans suite. Deux gendarmes allaient toutefois patrouiller aux alentours de la réserve des Etangs de Bonnelles un peu plus souvent les jours prochains. C’était déjà ça… 
    Mon garagiste (un ancien copain de classe de Romain), se montra plein de compassion pour ce "p’tit jeune" victime d’une bande de voyous. Malheureusement, pas de pneus pour une C3 avant le lendemain. C’était trop compliqué pour un garage familial comme le sien d’avoir du stock ; il allait s’approvisionner tous les matins à Rambouillet, en fonction des réparations à faire. En revanche, il nous proposa de ramener la voiture dès ce soir à son atelier, pour plus de sécurité.
- Il ne manquerait plus que ces délinquants y mettent le feu durant la nuit ! Et ne vous inquiétez pas pour les dépenses, je mettrai le dossier en attente jusqu’à votre dédommagement par l’assurance.
    Lionel semblait rassuré et soulagé. Son visage, grossièrement nettoyé et pansé à la gendarmerie, retrouvait un peu le sourire.
- Merci Monsieur. Je repasserai demain en fin de journée récupérer ma voiture. Je vous téléphonerai avant pour savoir si elle est prête. Je vais essayer de rentrer sur Paris maintenant.
    Et se tournant vers moi : 
- Puis-je vous demander un dernier service ? Pouvez vous me déposer à la gare RER la plus proche ?

    Finalement, le garçon n’était pas reparti. Il s’était mis à pleuvoir sur le sol gelé et les routes miroitantes commençaient à se transformer en patinoire. Je n’étais pas rassurée au volant, peu habituée à rouler de nuit et dans de mauvaises conditions météorologiques. J’avais été bien contente de rentrer au plus vite et que Lionel accepte de passer la nuit chez moi. La journée avait été rude et regagner sa cité universitaire par ce temps n’aurait pas été raisonnable. Il tremblait encore beaucoup, de froid, d’angoisse, de fatigue. Fluet, un peu trop maigre, il semblait de santé délicate.
- Voilà la chambre de Romain, mon fils, où vous allez dormir. Je vais vous trouver quelques vêtements que vous pourrez mettre pendant que je ferai sécher les vôtres. Et allez vous réchauffer dans un bon bain ! Je vais vous sortir du désinfectant pour vos écorchures, je mettrai ensuite un pansement cicatrisant sur votre front, là où une balafre me semble profonde. Je vous laisse, je vais aller préparer… 
    Je m’arrêtai au milieu de ma phrase voyant que Lionel avait l’air gêné ou amusé par mon empressement à m’occuper de lui. Et j’éclatai de rire.
- Oh oui, je sais, je suis terriblement mère poule !!!
- Pire que ma propre mère, oui ! D’ailleurs je viens de l’appeler et elle vous remercie chaleureusement pour tout ce que vous faites pour moi.

    Je m’en voulais de n’être pas allée faire des courses aujourd’hui car je n’avais pas grand-chose dans le frigo. Piètre cuisinière, je ne m’embêtais plus pour les fêtes de fin d’année où j’achetais des plats surgelés pour le réveillon, de la dinde aux marrons jusqu’à la bûche glacée. Et pourquoi ne pas fêter Noël avec mon invité-surprise en sortant ces plats du congélateur ? Il me restait quatre jours pour en acheter d’autres avant le débarquement de mon fils. C’était décidé, ce serait champagne ce soir et repas de réveillon avant l’heure ! J’avais besoin de faire pétiller la vie pour oublier que dans les contes cruels de notre époque, il y avait beaucoup trop d’ogres et plus assez d’elfes.
    J’avais pourtant l’impression d’en avoir un devant moi. ll était entré dans le salon avec une grâce féline, les jambes fuselées dans un caleçon de yoga trop long pour moi et qui lui donnait l’allure d’un danseur. Son bain, interminable, l’avait métamorphosé. Des cheveux d’ange légèrement ondulés encadraient un visage où il ne restait presque plus de traces de sa mésaventure. Ses lèvres charnues avaient retrouvé leur couleur cerise. On aurait dit que, comme dans un liquide révélateur, une nouvelle photographie de Lionel était apparue, lumineuse et diaphane. Ce n’était pas seulement le masque hydratant qu’il avoua m’avoir emprunté ou mon vieux pull douillet en cachemire qui lui donnait un air reposé, décontracté. Cela devait être sa vraie personne, revenue du pire.
    N’allait-il pas trouver mon idée de fêter Noël ce soir, bizarre, incongrue ? Je n’étais tout d’un coup plus très sûre de moi, habituée à faire des choix impulsifs et à les regretter ensuite. Après tout, qu’étais-je pour lui à part une dame qui avait déjà sa carte senior et qui l’avait secouru, peut-être simplement par charité ? Avait-on envie de dîner de fête quand on venait de se faire tabasser ? Tant pis, il était trop tard… J’allumai les chandelles sur la table pailletée d’étoiles. Le sapin clignotait gaiement comme pour accompagner la cantate de Bach, "Jésus que ma joie demeure". Brandissant une flûte de champagne, j’entonnai d’une voix que le trac rendait un peu trop aiguë :
- Joyeux Noël, Lionel !

- Joyeux Noël, madame. Je ne sais comment vous remercier. C’est si beau tout ça…

- Vous pouvez m’appeler Estelle, vous savez… Pourquoi vous riez ?

- Oh, pour rien… parce que Lionel et Estelle, ça rime et en plus ça rime avec Noël.

- Moi, cela me fait penser à Hansel et Gretel, un vieux conte, vous connaissez ?

- Oui, aux Beaux-Arts j’avais un cours de dessin et le prof parlait souvent d’Alexander Zick qui a illustré beaucoup de contes de Grimm. 
     J’étais certaine de passer une excellente soirée avec ce garçon cultivé et raffiné. J’espérais de tout mon cœur lui faire oublier les affreuses sorcières d’un nouveau temps qui s’étaient lâchement attaquées à lui, proie facile et sans défense.

    Il est parfois plus aisé de se livrer à quelqu’un qu’on ne reverra plus. En tout cas, ce soir là, nous n’avions pas cessé de parler. De tout, de rien.  
    De son agression dans une France où, à cause de sa différence, il se sentait de moins en moins en sécurité. 
    De ses amours compliquées, alors qu’il rêvait de former un couple paisible, même un peu kitch et guimauve comme celui de Pierre et Gilles. 
    De ses études aux Beaux-Arts, section photographie. Il travaillait depuis un an sur les manifestations météorologiques dans la nature. Traces de givre ou cristaux de neige, vapeurs de brouillard, coulées de pluie... Il faisait des milliers de photographies numériques puis les retravaillait avec une tablette graphique. Cela expliquait sa présence fréquente dans la réserve naturelle des Etangs de Bonnelles, dans les pires conditions climatiques. Il n’avait pas besoin de voyages lointains pour récolter sa matière première artistique. Ici et dans la Somme où habitait sa mère (une femme seule comme moi), il trouvait ses principales sources d’inspiration. De ses récoltes photographiques naissaient des œuvres énigmatiques, fantasmagoriques, féeriques. Dignes d’un elfe. 
    Il avait été curieux de savoir quel métier j’avais exercé, car, d’après lui, je ressemblais un peu à une institutrice. Ce n’était pas faux, j’avais travaillé pour une revue pédagogique dans le domaine de la catéchèse. J’avais aussi été très active dans le milieu scout. J’inventais encore des histoires inspirées de la Bible à l’attention des tout petits.
- Et oui, je suis une sorte de bonne sœur ratée. Une catho rétro comme on n’en fait presque plus…
- Moi, je vous trouve plutôt un côté Peace and Love.

- Et encore, vous m’auriez connu jeune, avec mes nattes et mes jupes longues à fleurs.

- Sans rire ?
    Et je lui sortis mes vieux albums photos pour le lui prouver. Il fit au passage la connaissance de Jacques, mon bel amour défunt. De Romain, passant du stade de bébé joufflu à celui de quadragénaire bedonnant. De mes amies suissesses, Anne et Sophie.
- Tiens, une photo de moi, bébé ! Je ne me souvenais plus que je l’avais mise ici…

- Je peux la voir ? Oh, on voit surtout votre belle médaille de bébé. Comme je regrette la perte de la mienne. C’était mes grands-parents qui l’avaient achetée pour mon baptême. Je la portais depuis toujours. Quand je pense qu’elle est entre les mains de ces ordures !
    Comme je comprenais son chagrin, sa colère. Personne ne pourrait rendre à Lionel ce qu’on lui avait volé. Aucune autre médaille ne pourrait jamais remplacer celle-ci.


     Lors du petit déjeuner du matin, nous avions retrouvé notre timidité, peut-être un peu gênés par toutes les confidences de la veille. Lionel m’avoua que son sommeil avait été perturbé par des cauchemars où il revivait son agression avec des variantes chaque fois plus cruelles. Il avait fini par se lever et avait retrouvé un peu d’apaisement en feuilletant mes albums photos. Surtout ceux des années 70 qui dégageaient une énergie positive. Moi aussi, je regrettais ces années là, tellement plus colorées et insouciantes (et peut-être un peu inconscientes et irresponsables, il fallait bien le reconnaître aujourd’hui). 
    Le garagiste avait fait son maximum pour monter rapidement des pneus neufs sur la voiture de Lionel qui avait pu repartir en fin de matinée. Les routes, sablées et salées, étaient à nouveau praticables. Il pouvait circuler en toute sécurité. 
    Notre séparation fut rapide et brève. Cela avait été une belle rencontre, éphémère, dans des circonstances tragiques. Nous n’étions pas spécialement censés nous revoir, ni nous donner des nouvelles. Malgré cette soirée très particulière, nous n’étions pas devenus intimes à ce point. Nous échangeâmes toutefois nos numéros de portable, au cas où…
    Je fus émue de recevoir, à la tombée de la nuit, un message de sa part auquel je ne sus répondre.
Encore merci à l’ange de Noël ! Je n’oublierai jamais cet incroyable réveillon. Joyeuses fêtes ! L.J.

    L’histoire aurait pu s’arrêter là mais le hasard avait décidé d’en écrire un épilogue inattendu. 
   Me promenant peu après le Nouvel An, à proximité d’un des charmants ponts qui enjambent la Gloriette, il me sembla voir briller quelque chose dans l’herbe. Secrètement, j’espérais toujours retrouver la médaille de Lionel. Je ne savais pas pourquoi, j’avais la conviction que cette bande de jeunes ne l’avait pas conservé pour la revendre. Cela donnait un but à mes sorties en solitaire. Comme la quête d’un trésor perdu. 
  Souvent, ce n’était que des emballages de gâteaux, des canettes défoncées honteusement abandonnés mais là, cela ressemblait bien à un bijou. Quelqu’un avait peut-être perdu un pendentif en se promenant… Je n’osais encore y croire. 
    Et pourtant, c’était bien elle ! La chaîne était brisée mais l’ange avait encore ses deux ailes. Au revers étaient gravées des initiales, L.J. Comme sur son SMS. 
    Je la rangeai très vite dans mon sac, tellement reconnaissante que je ne pus faire autrement que de remercier la Vierge Marie tout le long de mon chemin de retour. On ne se refait pas ! A la maison, je pris tout de suite une photographie que j’envoyai à Lionel qui me répondit aussitôt.
Et maintenant, l’ange de Noël fait des miracles ! Je vais finir par avoir la foi grâce à vous. Quand puis-je passer la récupérer sans vous déranger ?
    J’écrivis simplement :
Quand ça vous arrange, je ne bouge pas. Je préfère ne pas l’envoyer par la poste si jamais elle se perdait… Ne tentons pas le diable une seconde fois !
     
    Lionel allait revenir et s’il souhaitait retourner vers les étangs ce jour-là, je lui proposerais mes services d’ange gardien. Il fallait toujours conjurer le mauvais sort pour continuer d’avancer sur cette terre imparfaite.

    Il aimait le givre tristounet d’ici mais un jour, qui sait, je lui montrerai à quoi ressemble vraiment l’hiver dans les alpages suisses…

vendredi 18 décembre 2020

Etrange décembre

Cette fin d'automne ne semble pas encore annoncer l'heure hivernale. Même les fleurs en perdent leur latin. Sur un lit de feuilles mortes, elles exhibent des corolles aux teintes printanières.

Peut-être que cette année, comme nous, la nature voudrait sauter les épreuves d'un hiver pandémique...

 

J'ai décoré la maison, brodé quelques cadeaux, sorti ma collection d'emporte-pièces pour découper la pâte de mes traditionnels bredele... 

 

Je me force à croire au père Noël comme lorsque petite, je relisais inlassablement mon livre préféré en attendant le soir du 24.

Féérie imaginaire du monde de l'enfance bien loin de mes préoccupations d'aujourd'hui. Qu'importe ! Je goûte désormais à d'autres émerveillements, plus à ma portée. 

Le spectacle habituel des mésanges, toujours aussi gourmandes de festins lipidiques.


Celui plus curieux des merles économes creusant des pommes et laissant après leur picorage, une épluchure fine comme une dentelle.


Celui toujours renouvelé des écureuils venant chercher leur ration de noix.
J'ai l'impression qu'en cette saison, leur fourrure est plus sombre que d'habitude, la queue très foncée.

En voici un qui me surveille depuis le bois, pour voir si la voie est libre...

En voilà deux qui se pourchassent, le plus assidu au distributeur de noix n'ayant pas apprécié d'avoir un concurrent. Ensuite, il faut aussi échapper à la pie qui essaie de leur voler la noix qu'ils ont coincée dans leur bouche. C'est dur la vie d'écureuils !



Dans les veillées d'autrefois, on racontait que la nuit de Noël, les animaux avaient le don de la parole et le pouvoir magique de prédire l'avenir. En particulier les animaux de l'étable, comme l'âne et le bœuf. Il ne fallait surtout pas les écouter, cela portait malheur.

Personnellement, je n'ai aucune envie d'assister à un légendaire dialogue de bêtes à l'heure de la messe de minuit ! Je préfère leur pantomime ordinaire qui cache déjà bien assez de mystère...

lundi 30 novembre 2020

Refuge

 " Vivre ici n'apporte rien à la communauté des hommes, l'expérience de l'ermitage ne verse pas son écot à la recherche collective sur les moyens de faire vivre les gens ensemble."

 Dans les forêts de Sibérie.

Récit graphique d'après le roman de Sylvain Tesson

Dessins de Virgile Dureuil

Chaque fois que je rentre d'un séjour plus ou moins traumatique à l'hôpital, je retrouve ma maison avec gratitude et m'y réfugie pour récupérer mes forces vives. Elle est ma cabane à l'orée du bois, mon havre de paix. Bien à l'abri des douleurs du monde, je m'autorise le droit de ne penser à rien d'autre que d'aller mieux.

J'attends que les globules blancs remontent, que les nausées et angoisses s'estompent. Je retrouve le sommeil peu à peu. J'oublie la voix et le visage des autres malades, les échanges stériles, les blessures...

J'ai bénéficié d'une chambre seule cette fois-ci à laquelle je me suis accrochée presque jusqu'au bout ; je n'ai pu échapper à un déménagement express en chambre double, cinq heures avant mon départ !

 "En route les Dalton, vous changez d'adresse !" 
(Tortillas pour les Dalton ; Lucky Luke n°31)

 Au pire moment, car le quatrième jour de chimio est le plus épuisant, sans dose de cortisone le matin pour compenser la fatigue.

Ces dernières heures ont été interminables à guetter le goutte à goutte des chimios, à supporter le ronron d'une télé que ma voisine n'écoutait même pas alors que je voulais dormir... et à m'angoisser car cette patiente avait le droit exceptionnel de recevoir la visite de son mari, un chevalier particulièrement mal masqué.

J'ai quitté l'hôpital à la limite de la décomposition, remerciant le ciel de ne pas avoir subi cette voisine durant tout mon séjour.

Décidément, je n'ai jamais aimé la vie en groupe mais cette maladie, ce traitement sont en train de me rendre complètement misanthrope et de plus en plus indifférente au devenir des hommes. J'ai fini de m'illusionner sur beaucoup de mes contemporains. Mieux vaut passer sa route, parfois. A condition d'en avoir le choix.

Promis, j'arrête de ronchonner car cette 11e cure s'est achevée sur une bonne nouvelle, annoncée par un jeune interne enjoué et souriant. Tous ces efforts ne sont pas vains et sur le graphique de mes analyses, la maladie ne ressemble plus à un pic mais à une douce colline. A l'image de l'endroit où ma vie se love, bien au chaud, en attendant Noël.

samedi 14 novembre 2020

Le bois sacré

 On dit souvent dans l'épreuve que le ciel nous tombe sur la tête. J'ai eu le sentiment qu'il descendait jusqu'à moi, sans fracas. (...)La vie nous pousse à fouiller le ciel.

Anne-Dauphine Julliand. Consolation (2020).

 

Ce matin, en me réveillant, je pensais à la critique du dernier ouvrage d'Anne-Dauphine Julliand paru dans le journal La Croix qui depuis une semaine est adressé à l'ancien occupant de notre maison, mort pourtant il y a plus de deux ans... A l'approche des fêtes, on l'invite également à commander foie gras et champagne, sans doute pour réveillonner au ciel.

Dans ce livre où l'auteure médite sur le sens de la vie après avoir perdu deux de ses filles, j'ai trouvé des phrases qui faisaient écho à mes pensées profondes.

  • La souffrance, elle ne se soigne pas, elle ne se guérit pas. Elle s'éprouve, elle se vit. Et se vit seul.
  •  Consoler, ce n'est pas nécessairement sécher les larmes. C'est souvent les laisser couler.
  • Le temps paraît illimité, comme une interminable nuit, pour celui qui souffre. L'épreuve se vit au rythme lent du présent.
  • Vivre la peine, c'est aussi la seule façon de vivre la joie. 

Mais c'est surtout la phrase mise en exergue que j'avais en tête en ouvrant mes volets. Parce que oui, quand les médecins ont prononcé le nom de ma maladie, j'ai eu l'impression que le ciel me tombait sur la tête. Mais c'était aussi pour que je m'ouvre davantage à lui et que je ressente son énergie bienfaitrice. J'ai mis du temps à le comprendre, l'accepter.

C'est en essayant de clarifier mes pensées un peu confuses que je contemplais le bois, comme à mon habitude. Ce matin, pas de chevreuils, pas d'écureuils, ni même de chasseurs mais une croix tracée par des avions pressés de fendre les nuages.

Quelle belle synchronicité avec mes pensées et merveilleuse bénédiction de ce bois, si sacré à mes yeux ! Beau cadeau du ciel avant une nouvelle semaine difficile en hématologie pour ma onzième cure.

samedi 31 octobre 2020

La peur du vide

  Ce virus, Covid, a été baptisé d'un nom qui rime avec vide. Tout un symbole...

Qui ne se sent pas vidé en ce moment, en manque d'énergie ?

Qui ne ressent pas l'angoisse du vide, du trou noir ?

Qui n'est pas déprimé par cette absence de vie sociale, amicale, familiale ?

Comment combler ce néant qui nous met brutalement devant la vacuité de nos existences ?

J'ai beau puiser au fond de moi les ressources nécessaires pour résister, cela commence à faire long.

Tellement long, que je me demande quelle métamorphose sera au bout du chemin...


Quelle humanité demain après cet interminable et douloureux passage ? 

Sous les feuilles et les branches mortes, se prépare une terre nouvelle, fertile, et cette idée me donne du courage pour les semaines à venir. 

Puissions-nous avoir la sagesse de la nature et faire fleurir le meilleur de nous-mêmes après cette hibernation forcée.  

J'en doute en constatant chaque jour, la folie des hommes.


jeudi 29 octobre 2020

Les nourritures littéraires

Rien ne me donne plus d'appétit que les descriptifs gastronomiques dans les romans. Ce sont les livres qui souvent m'aident à me remettre à table avec plaisir après mes cures de chimiothérapie.

Même quand je suis tiraillée par les nausées et que je zappe les plateaux repas du CHU, j'apprécie de prendre place en imagination à la brasserie Dauphine en compagnie de Maigret, pour déguster des plats à la lourdeur d'un autre temps ou plus raisonnablement un jambon-beurre.

Les romans policiers de Louise Penny eux, me donnent des envies de soupes mijotées, de cafés bien sucrés, de gâteaux dégoulinants de sirop d'érable, de pain chaud accompagné de fromage. Ses histoires sont jalonnées de moments conviviaux autour de repas réconfortants, que ce soit au café ou chez les différents habitants du village de Three Pines. Une cuisine qui réchauffe les cœurs et les corps dans ce Quebec si exotique pour moi. 

Une nourriture d'hiver, calorique, aux antipodes de celle de la garrigue provençale célébrée par Marcel Pagnol : olives dégustées avec un morceau de pain, omelette aux tomates, civet aux senteurs de thym et d'ail, figues ou amandes fraîchement récoltées...

Petite, je me souviens avoir abusé du flan aux œufs de ma mère après la lecture d'un chapitre des Malheurs de Sophie où l'héroïne se goinfrait de crème et de pain bis. Alors que la moralisatrice comtesse de Ségur voulait dénoncer la gourmandise, elle m'avait ouvert l'appétit comme jamais !

Impossible de ne pas parler ici de la Madeleine de Proust... Je n'en mange presque jamais sans en tremper un morceau dans ma tasse de thé et cela fait surtout jaillir le souvenir réel d'une vieille tante, Augustine, qui nous proposait souvent ce gâteau avec du thé au lait. Elle était la lenteur incarnée, sortait la vaisselle en porcelaine, la nappe brodée selon un rituel immuable et interminable. Cette ambiance surannée se confond dans ma mémoire avec les pages proustiennes. 

En ces temps de reconfinement qui s'annoncent, je pense aussi au bonheur simple de faire ses courses dans un Monoprix, sans masque, comme un personnage de Houellebecq, un peu moins dépressif à l'idée de rentrer réchauffer un plat surgelé au micro-onde.

Je pourrais multiplier ainsi les références mais j'ai un gâteau à préparer. Car les nourritures terrestres, c'est bien aussi !  

mercredi 14 octobre 2020

Noble et belle

Elle prend la pause sans se prendre au sérieux. Son visage me frappe. Si juvénile et pétillant. Je souris car cette microbiologiste a de magnifiques cheveux qui ondulent comme une séquence d'ADN, son domaine d'exploration.

Avec sa binôme américaine Jennifer Doudna, elle vient d'obtenir le prix Nobel de chimie pour la découverte d’un outil moléculaire qui permet de réécrire le code de la vie.

En 2012, ces deux scientifiques ont mis au jour un nouvel outil capable de simplifier la modification du génome. Le mécanisme s’appelle Crispr-Cas9 et est surnommé ciseaux moléculaires. Il est facile d’emploi, peu coûteux et permet aux scientifiques d’aller couper l’ADN exactement là où ils le veulent, pour par exemple créer ou corriger une mutation génétique, voire soigner des maladies rares.

L'image des ciseaux me plait. Cela m'évoque un univers féminin de brodeuse, de dentellière, d'outils fragiles maniées avec délicatesse. Et je suis troublée par le fait que c'est cette même année 2012 que je suis tombée malade ! 

Avec Jean-Michel, nous nous disons que peut-être, cette  voie de recherche sera un pas essentiel vers une immunothérapie nouvelle. Un peu comme les CAR-T cells. En mieux...

Et puis, je n'y pense plus.

Mais la nuit, je revois ce beau visage. Il me hante et agit sur mes angoisses de sevrage de cortisone comme un baume bénéfique.

Le matin, je vérifie sur internet et découvre que la technique des ciseaux a été testé sur deux cas de myélomes. J'en avais eu l'intuition dans mon sommeil !

Je ressens une joie immense, un espoir, un signe fort au retour d'une cure assez difficile à supporter psychologiquement. Presque un message du ciel, même dans le prénom de cette scientifique qui signifie Dieu est avec nous... et dans son nom qui me fait penser au bon saint Joseph charpentier, protecteur rassurant de la sainte Famille.

Emmanuelle Charpentier est peut-être cette soeur (d'un an ma cadette) qui me sauvera un jour... Et sa technique révolutionnaire, la nouvelle ossature bien solide dont j'ai tant besoin.

En espérant que ce coup de projecteur médiatique ne la détournera pas de son travail ! Mais elle a l'air d'avoir la tête sur les épaules.

samedi 10 octobre 2020

Humeur du soir, chambre 12

 Octobre, la télé à l'hôpital

Dans les chambres, parfois, la télé diffuse son éclat blafard. A l'hôpital, c'est elle qui fait le plus pitié. Sa lividité, son débit hystérique, les propos débités : la télé est malade.

Comment des établissements aussi réputés que les hôpitaux français, œuvrant à la reconstitution du patrimoine cérébral, neurologique et cognitif de grands blessés, peuvent-ils autoriser que les patients, après les séances de rééducation menées par les meilleurs praticiens, aient le droit de regarder la télé, c'est-à-dire obtiennent le loisir de ruiner tous les efforts de reconquête par l'ingurgitation d'un flux de débilités ?

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation (2017).

 

Vous et moi, nous sommes des êtres délicats, nés dans un peuple de brutes. C'est pour cela que nous sommes des solitaires. 

Amélie Nothomb, Les Aérostats (2020).

 

 Autant chez moi je guette avec impatience, fébrilité, la venue des bêtes sauvages qui me font toujours la joie de leurs visites.

Chevreuil prudent

 Geai des chênes espiègle et bondissant

Musaraigne me guettant du coin de l'oeil... 

Autant à l'hôpital, je surveille avec anxiété l'arrivée d'une éventuelle voisine après le départ de la précédente qui domptait son angoisse légitime à dose de Cnews, BFM et Tf1.

De quoi faire de lourds dommages au cerveau (en tout cas au mien).


 Elle avait besoin d'un bruit de fond... De beaux reportages animaliers, touristiques, culturels, des films drôles, je n'aurais pas dit non. Mais tant de débats houleux pour ne rien dire, de séries mal jouées et vulgaires. Quelle tristesse de soigner sa détresse avec ça...

Elle n'a pas voulu entendre mon besoin de repos expliqué sans doute de manière trop timide. Elle avait subi le choc de l'annonce de sa maladie, à 72 ans. Elle n'était sensible qu'à son propre malheur. Cela peut se comprendre même si cela m'a affecté de partager mon espace avec une personne si peu consciente de ce que je subissais depuis 2012. Particulièrement ces traitements qui m'obligent à ces cohabitations à perpétuité. Passons...

Alors après son départ, j'ai dévoré le dernier Amélie Nothomb. Une auteure que j'aime écouter mais dont les romans me déçoivent souvent. Après toutes les inepties audiovisuelles imposées, je pensais que même un livre d'Amélie Nothomb aurait les ors des chefs d’œuvre. Et bien non seulement, j'ai aimé son histoire particulière, son style dépouillé, mais aussi trouvé quelques pépites qui m'ont consolée.

Je me couche avec l'impression au moins de ne pas avoir perdu ma journée à attendre une chimio qui n'arrivait pas en compagnie de commentateurs plus ou moins avisés sur la crise du Covid.

Je sais que demain, j'aurai du mal à ne pas frémir à la moindre agitation dans le couloir, à sursauter aux coups sur la porte de peur qu'ils soient l'indice d'une hospitalisation en urgence dans ma chambre 12.

Je sais que demain, je deviendrai chevreuil, l'oreille aux aguets, terrorisé par les bruits de chasseur. Je ne pourrai pas fuir pour me cacher mais ne risquerai pas non plus la mort, comme lui !

Je suis là au contraire pour me soigner, rester vivante et c'est moi peut-être qui sortirai les armes pour défendre mon territoire de tranquillité, vital, indispensable.